Les débats récents sur les conséquences de la robotisation sur l’emploi (combien restera-t-il d’emplois non automatisés ?) posent en filigrane la question de la capacité des sociétés modernes à offrir un emploi à chacun à temps plein. Le temps de travail diminue-t-il nécessairement avec le progrès technologique et le développement économique ? C’est pour répondre à cette question que Jonathan Gershuny et Kimberly Fisher ont étudié les résultats d’enquêtes sur l’emploi du temps des individus dans 16 pays au cours des cinq dernières décennies : ils présentent ici les tendances qui s’en dégagent concernant le travail au sens large.
Après un rappel historique montrant comment ont évolué les aspirations et rapports au travail et au loisir depuis le XIXe siècle (s’appuyant principalement sur les théories de Veblen), les auteurs présentent les différentes enquêtes sur lesquelles s’appuie leur analyse ainsi que la méthodologie utilisée. Puis ils relèvent plusieurs grandes tendances : une certaine constance historique et une certaine similitude entre pays s’agissant du temps consacré au travail (rémunéré + non rémunéré) sur les 55 dernières années ; une convergence hommes-femmes dans les évolutions et une quasi-équité entre les sexes concernant le temps consacré à l’ensemble du travail (rémunéré + non rémunéré) ; un apparent nivellement historique de ce temps de travail autour de huit heures et demie par jour ; et une inversion de la variation de la répartition travail / loisir selon le capital humain (ce sont aujourd’hui les plus diplômés qui travaillent le plus), que les auteurs associent à une croissance de la part de l’« exploit » au détriment de celle du « labeur » (selon la terminologie de Veblen) dans le travail rémunéré des sociétés de ce début de XXIe siècle.
Introduction
Exploit, labeur et honneur
1 Une caractéristique intéressante de la Théorie de la classe de loisir, de Veblen [1], est la réticence de l’auteur à aborder directement le concept de travail. Écrivant au tournant du XXe siècle, Veblen nous dit simplement que le loisir est ce à quoi s’adonnent les riches, et que les classes moyennes aspirantes imitent par procuration via les activités de leurs épouses sans emploi et de leurs serviteurs ouvertement oisifs. Le loisir, dans la formule remarquable de Veblen, est le « symbole de l’honneur », la marque d’un statut social supérieur. Plutôt que commencer son ouvrage par le travail et le loisir, Veblen démarre sur une paire de concepts moins familiers : le « labeur [2] » et l’« exploit [3] ». Le labeur est à la fois le fondement du développement économique et l’origine du système de classes. Le labeur est répétitif et pénible, nécessite parfois la manipulation d’objets inanimés, implique à l’origine (mais pas nécessairement) un travail physique, et donne lieu à un salaire modéré mais prévisible. L’« exploit », en revanche, renvoie à un défi émanant d’un adversaire animé et rusé, à l’issue incertaine et potentiellement dangereux (ou, par extension, mettant face à un problème technique difficile). Le loisir des classes de loisir n’était pas l’oisiveté. Seul le temps libre permettait réellement l’honorabilité pour les dominants sociaux au sens de Veblen, parce qu’il indiquait, non pas seulement une libération du labeur, mais particulièrement une disponibilité pour l’exploit. L’exploit est le moyen par lequel la classe de loisir de Veblen démontre la supériorité de son statut.
Le travail hors l’économie : le critère de la tierce personne
2 Comment établir la correspondance entre exploit et labeur d’une part, et travail et loisir d’autre part ? Le labeur doit impliquer un travail, bien qu’il procure aussi — comme nous le verrons ensuite — des bénéfices allant au-delà des simples moyens de subsistance. Mais la catégorie convoitée de l’exploit ne coïncide pas nécessairement avec le loisir.
3 Les économistes identifient le travail en se fondant sur le « critère de la tierce personne [4] ». Le travail consiste en toute activité qui pourrait être effectuée en votre nom par un agent vous en fournissant aussi le produit fini. Aucun agent ne peut dîner pour vous. Mais vous pouvez laver votre propre chemise ou payer quelqu’un pour le faire pour vous : vous récupérez la chemise propre dans les deux cas, et soit vous soit le blanchisseur a effectué un travail. Ce qui pourrait être fait par un agent rémunéré mais est effectué de manière non rémunérée, pour soi-même ou son foyer, ou bénévolement pour d’autres, demeure du travail, bien qu’il ne relève pas d’une relation d’échange spécifique. Certaines activités non rémunérées du riche du XIXe siècle sont aussi du travail dans ce sens.
4 La classe de loisir de Veblen comprenait les héritiers de la noblesse féodale, plus les propriétaires industriels, et divers groupes marchands et professionnels. Ces derniers, loin de disposer eux-mêmes de beaucoup de loisir, essayaient d’égaler le style de loisir de la classe supérieure via la possession d’établissements générateurs d’impressionnants gaspillages, l’entretien d’un grand nombre de domestiques sous-occupés, et l’assurance que leurs femmes et leurs filles s’abstiendraient de toute activité susceptible d’être confondue avec le labeur. Tout comme les héritiers de la classe supérieure jouaient ou participaient à des jeux, les femmes et enfants fortunés des classes moyennes supérieures aspirantes — pendant que leur mari et père passait ses journées dans son office comptable, bureau, salle d’opérations ou d’échanges — affirmaient leur nouvelle importance sociale en montrant ostensiblement qu’ils ne travaillaient pas.
5 Néanmoins, même les propriétaires et les héritiers qui étaient visés par la puissante ironie de Veblen ne font pas figure d’oisifs vus de l’époque moderne. Voyez ce que les membres de la classe privilégiée de Veblen, au XIXe siècle, faisaient effectivement de leur temps : chasse, pêche, sports de terrain, certes, mais aussi financement de l’éducation, investissement dans l’agriculture, exercice de la charge de magistrat ou de membre du Parlement, amélioration des conditions de vie rurale ou urbaine. Et leurs épouses sont présumées avoir beaucoup de loisir, mais elles s’occupent en fait de grandes maisons, entretiennent une vaste correspondance portant sur la littérature, les arts ou les questions caritatives, soutiennent et font campagne pour diverses bonnes causes, s’occupent des enfants, conseillent et prennent soin de leurs voisins moins bien lotis. Ces membres de la classe de loisir du XIXe siècle avaient souvent des activités qui renvoient pour nous, aujourd’hui, au travail rémunéré de différentes parties de la classe dominante du XXIe siècle : sports, arts, loi et justice, recherche scientifique, activités caritatives, administration de grandes entreprises. Ainsi, dans un contexte moderne, à la fois l’exploit et le labeur occasionnel de l’élite prémoderne peuvent être considérés comme du travail non rémunéré.
Temps de travail et évolutions de la nature du capital productif
6 La première discussion étendue sur la société postindustrielle est venue de Daniel Bell [5]. Cette forme sociale nouvellement émergente se caractérisait par un changement de nature des formes centrales de la création de richesse. Dans la société industrielle, l’activité économique consistait essentiellement en l’utilisation de biens d’équipement (plus travail et matériaux) afin de produire des objets matériels. Dans les sociétés postindustrielles, l’activité économique implique de plus en plus l’application de connaissances (théoriques, savantes, artistiques) dans la production de services. Pour traduire la proposition de Bell dans une terminologie sociologique moderne, la production est proportionnellement moins dépendante des capitaux fixes, et de plus en plus dépendante du déploiement de capitaux incorporés ou de capacités — en particulier des connaissances qui peuvent être échangées contre des rémunérations supérieures.
7 Daniel Bell expliquait la prime croissante aux connaissances économiquement déterminantes (ou au « capital humain ») comme un effet des processus de mécanisation et d’automatisation en cours. Ceux-ci, particulièrement lorsqu’ils sont combinés avec l’expatriation du travail manuel d’assemblage peu qualifié restant vers des économies à bas salaires, peuvent impliquer une plus grande importance relative (et valeur monétaire) du capital humain par rapport au capital fixe dans le monde développé.
8 Il existe une différence cruciale entre les types de revenus générés par la possession de capital fixe (ou financier) et la possession de hauts niveaux de capital humain incorporé. Les propriétaires de capital fixe n’ont pas besoin d’ajouter leur propre travail au processus de production, pas plus que les propriétaires fonciers ne sont tenus de travailler comme travailleurs agricoles. Les héritiers millionnaires de Veblen attendaient simplement jusqu’à l’échéance de leurs dividendes, tout comme les propriétaires terriens attendaient les saisons pour toucher leur rente. Le temps de loisir aurait alors pu être considéré comme honorifique, juste par association avec le temps inoccupé des riches. Mais ceux qui aujourd’hui dépendent de leur capital humain pour leurs hauts revenus doivent — puisque leur potentiel productif est littéralement incorporé — consacrer leur propre temps à de longues heures de travail rémunéré. L’avocat millionnaire d’aujourd’hui doit effectivement facturer ses 2 000 heures de travail par an. Dans la mesure où des gains toujours plus élevés s’accumulent pour le capital humain, et où la propriété et l’utilisation de celui-ci occupent une place de plus en plus centrale dans les processus économiques, par un processus d’association similaire, le travail, et non le loisir, doit devenir « le symbole de l’honneur ».
Le problème du loisir
9 À partir du milieu du XIXe siècle, a commencé à se généraliser l’idée que les classes laborieuses devraient travailler moins. Les longues heures de travail du secteur manufacturier du milieu du XIXe siècle ont suscité une remarquable unanimité au sein de la première société industrielle mondiale à grande échelle. À Londres, les libéraux, les socialistes révolutionnaires et les conservateurs s’accordaient tous sur la nécessité de réduire le temps passé au travail. Le libéral John Stuart Mill décrit, dans ses Principes d’économie politique [6], en 1848, une évolution vers un état d’activité économique stable dans lequel le temps de travail diminuerait à mesure que tous les besoins humains seraient progressivement satisfaits. Marx, dans Le Capital [7], définit le taux d’exploitation comme le ratio du temps de travail effectif sur le temps de travail nécessaire pour soutenir la reproduction de la main-d’œuvre ; donc réduire le temps de travail diminuerait les profits et mènerait in fine à la chute du système capitaliste. Et le parti conservateur britannique, en 1878, consolida les Factory Acts du demi-siècle antérieur, en maintenant le temps de travail maximal à 60 heures par semaine et en généralisant l’application de cette limite à tous les travailleurs.
10 Mais la réduction du temps de travail elle-même engendre de nouveaux problèmes. La seconde moitié, moins connue, du célèbre essai de 1924 de Keynes, « Perspectives économiques pour nos petits-enfants [8] », prédisant la future semaine de travail de 12 heures, aborde le « problème du loisir [the leisure problem] ». Nous faisons ce que nous savons faire. Nous savons comment passer nos journées au travail. Mais s’il n’y a pas de travail, que faisons-nous à la place ? Une importante littérature s’est développée, dans les années 1930, sur ce sujet. La version de Keynes de cette question était : « Que peut faire une classe laborieuse, à part écouter la radio [regarder la télévision aujourd’hui], quand, non formée aux loisirs, elle perd son travail ? »
Le labeur et son importance pour le bien-être psychologique
11 Marie Jahoda, Paul Lazarsfeld et Hans Zeisel [9] ont étudié la situation des hommes et femmes sans emploi, suite à la fermeture de la grande usine locale, qui constituaient la majorité de la population de la petite ville autrichienne de Marienthal. Les auteurs ont identifié cinq « fonctions » essentiellement non économiques du travail rémunéré : l’exercice physique, la sociabilité, la structure temporelle, la signification sociale et le fait de donner un but. Des individus auparavant en bonne santé qui perdent les structures qui jusque-là façonnaient leur vie quotidienne, expérimentent diverses formes de dépression physique et mentale.
12 Bien entendu, le chômage est très différent d’un temps de travail réduit avec un salaire adéquat. Mais dans leur étude portant sur différentes catégories de travail, Marie Jahoda et alii [10] identifient plusieurs éléments que les individus retirent de leur emploi, indépendamment à la fois des conditions matérielles et des avantages financiers du travail. Le besoin de pointer (ou à tout le moins d’être disponible pour travailler à des moments spécifiques) oblige le salarié à se lever à une certaine heure, ainsi qu’à aller se coucher à une heure adaptée à cet horaire. La nécessité d’être présent sur le lieu de travail implique un minimum d’exercice physique, ne serait-ce que pour effectuer le déplacement jusque-là. Le poste de travail de l’individu l’incite à développer une certaine forme de relations sociales avec ses collègues. Et ainsi de suite. Alors qu’en principe ces exigences utiles de structuration de la vie pourraient tout aussi bien émaner de routines de loisir, elles sont aujourd’hui — tout comme elles l’étaient pour les chômeurs de Marienthal — effectivement fournies par le travail pour la plupart des gens à mi-parcours de leur vie. Ainsi, même lorsque le travail ne procure pas les satisfactions de l’exploit, ses règles et ses rythmes procurent autre chose, d’une importance réelle et strictement indépendante du salaire.
13 Beaucoup de ces ressentis (mais peut-être pas tous) constatés dans le travail rémunéré se retrouvent aussi dans le travail non rémunéré. Les 60 heures de travail ménager hebdomadaire relevées par Maud Pember-Reeves (en 1913) [11] dans les journaux des épouses de la classe ouvrière londonienne, ou par Hildegarde Kneeland (en 1929) [12] dans les comptes des femmes vivant aux États-Unis, en ville ou à la ferme, correspondaient voire dépassaient le nombre d’heures de travail salarié effectuées par leur mari. Elles procuraient, en particulier dans les foyers non mécanisés, un exercice physique complet, mais aussi un but (au travers des soins prodigués aux membres de la famille proche), une structure temporelle — même si celle-ci était généralement contrainte par les sonneries des usines de leur mari.
Méthode : la MTUS (Multinational Time Use Study)
14 Les pionniers des études sur l’emploi du temps aux États-Unis (Hildegarde Kneeland) et en Union soviétique (Stanislav Strumilin) dans les années 1920 ont mis en place des méthodes de recherche très similaires. Il existe peut-être un point commun entre eux, via les travaux de la socialiste britannique membre de la Société fabienne Maud Pember-Reeves [13] (dont le chapitre de 1912 sur l’utilisation de leur temps par les Londoniennes constitue la première étude des budgets temps [14] en langue anglaise), qui remontent aux études de l’emploi du temps des ménages paysans russes datant d’environ 1900 [15]. La première grande étude académique américaine de l’emploi du temps [16] a explicitement identifié l’architecture des budgets temps de Kneeland comme source de sa méthodologie ; elle fut suivie par celle de Sorokin et Berger [17] — ce dernier ayant été à un moment le collègue de Strumilin à Moscou. Dans les années 1960, de larges études de l’emploi du temps basées sur les budgets temps ont été lancées au Royaume-Uni, en France, en Hongrie, en Pologne, en Tchécoslovaquie, au Japon, etc.
15 Cette préhistoire signifie qu’au moment de la première étude comparative transnationale sur les usages du temps, engagée au milieu des années 1960 par l’UNESCO et menée par le sociologue hongrois Alexander Szalai [18], il y avait déjà une convergence internationale considérable dans les pratiques de recherche. Donc la tâche de la MTUS, harmonisation ex post des données micro de toutes les études basées sur les budgets temps, dont les échantillons ont survécu jusqu’ici, est — bien que minutieuse et très longue — fondamentalement simple.
16 La MTUS constitue de loin la plus vaste compilation de matériaux historiques et comparatifs sur les usages du temps, disponible partout, avec 70 enquêtes couvrant 21 pays [19]. La suite de cet article se fonde sur 56 enquêtes portant sur 16 pays disposant des études les plus récentes, couvrant la période 1961-2010 et incluant uniquement les 537 209 jours de données « budget temps » fournies par les répondants âgés de 20 à 59 ans.
17 Notre objet premier est de décrire les évolutions historiques et les divergences nationales dans les budgets temps, ensuite différenciées par niveaux de capital humain. Mais des tableaux complets couvrant 16 pays, détaillant les données par sexe, selon trois niveaux d’éducation scolaire (utilisés comme variable approximative du capital humain), pour chacun des cinq types d’activité (travail rémunéré, principales tâches ménagères et culinaires, autre travail non rémunéré, temps libre et sommeil), sur plusieurs décennies, ne peuvent en aucune façon permettre une interprétation synthétique clairement compréhensible.
18 C’est pourquoi nous avons choisi de simplifier. Gøsta Esping-Andersen [20] a introduit une classification en trois catégories des régimes modernes d’État-providence : libéral ou de marché (pays plutôt anglophones), conservateur-corporatiste, et social-démocrate (pays nordiques). Par la suite, les chercheurs spécialisés sur les usages du temps, constatant une correspondance assez étroite entre les fondements idéologiques distincts des régimes d’État-providence selon Gøsta Esping-Andersen, et les différences de régime de politique familiale qui semblent sous-tendre les budgets temps nationaux, ont recouru à des regroupements de pays relativement similaires pour simplifier le dispositif [21]. Plus récemment, partant d’un sous-ensemble plus restreint d’enquêtes, nous avons démontré [22] qu’ajouter une catégorie « pays du Sud » pour élaborer une classification selon quatre régimes de politique familiale, permettait une différenciation suffisante pour présenter les tendances nationales historiques contrastées en matière de garde d’enfants, de travail domestique et autre travail non rémunéré.
19 C’est cette classification en quatre régimes qui est utilisée ici. Nos 16 pays sont ainsi répartis en quatre catégories, utilisées dans une série de modèles de régression à très grande échelle :
- pays nordiques (Danemark, Finlande, Norvège et Suède) ;
- pays libéraux / à économie de marché (Australie, Canada, Royaume-Uni, États-Unis) ;
- pays corporatistes (Autriche, France, Allemagne, Israël, Pays-Bas, Slovénie) ;
- pays du Sud (Espagne, Italie).
Précisions méthodologiques et catégories de travail retenues
Nous utilisons la méthode de régression directe des MCO [2] (moindres carrés ordinaires) [3]. Nous avons relevé cinq types d’utilisation du temps distincts :
1. Les « tâches domestiques principales » incluent le temps total (en minutes) dédié à la cuisine et aux autres activités en rapport avec la nourriture (débarrasser et faire la vaisselle), au lavage et à l’entretien du linge durant la journée.
2. « Autre travail non rémunéré » couvre les autres tâches ménagères (courses, attention et soins portés aux enfants et aux adultes, jardinage, prise en charge des animaux domestiques, et les autres tâches non routinières réalisées par un membre du ménage).
3. Le « travail rémunéré » inclut le travail salarié proprement dit avec le temps de transport et les pauses courtes, et le temps consacré à l’éducation à plein temps.
4. Le « temps libre » regroupe toutes les autres activités à l’exception du sommeil et du temps passé dans sa voiture personnelle, notre cinquième catégorie (5).
Dès lors que tout le temps de chaque jour doit, selon ces définitions, être alloué à l’une ou l’autre de ces cinq activités, et que le temps passé dans une activité « primaire » ne peut, toujours par définition, être utilisé dans une autre activité primaire, chacun des ensembles des cinq coefficients de régression partiels reliant chacune des variables indépendantes au temps passé dans chaque activité, doit nécessairement être égal à zéro. Et de la même manière, les interceptions doivent nécessairement aboutir à une somme de 1 440 minutes par jour.
Les régressions comportent huit variables indépendantes : âge, sexe, niveau d’éducation, présence ou non d’enfants dans le foyer, nombre total de personnes dans le ménage, type de pays (catégorie de régime), jour de la semaine (fusionnant les mardis, mercredis et jeudis) et période historique (calculée comme année de début de l’enquête moins 1960, 1961 étant la date de nos premières informations).
Nous incluons enfin un nombre important de termes d’interaction (qui permettent, par exemple, aux régimes politiques d’avoir des effets différents à des périodes historiques différentes, ou au niveau d’éducation d’avoir des effets différents sous différents régimes). Et ces variables ont des termes quadratiques et cubiques supplémentaires (permettant jusqu’à deux changements de direction différents dans les tendances historiques). Nous voyons qu’en raison de la très grande taille de l’échantillon, la grande majorité des coefficients de régression sont fortement significatifs.
J.G. et K.F.
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[1]
Kan Man Yee, Gershuny Jonathan et Sullivan Oriel, « Gender Convergence in Domestic Work : Discerning the Effects of Interactional and Institutional Barriers from Large-Scale Data », Sociology, vol. 45, n° 2, mai 2011, p. 234-251.
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[2]
Le détail de calcul des MCO est accessible sur Wikipédia, page « Méthode des moindres carrés ». URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9thode_des_moindres_carr%C3%A9s. Consulté le 21 juin 2017 (NDLR). Il a été démontré par Jay Stewart que cette méthode est celle qui fournit des estimations non biaisées de la façon dont est utilisé le temps quotidien. Voir Stewart Jay, « Tobit or not Tobit ? », Journal of Economic and Social Measurement, vol. 38, n° 3, 2013, p. 263-290.
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[3]
Un document de travail présentant une série de modèles alternatifs et en démontrant la robustesse est accessible sur notre site Internet : Gershuny Jonathan et Fisher Kimberly, « Post-industrious Society : Why Work Time Will Not Disappear for our Grandchildren », Oxford : Centre for Time Use Research, Technical Paper 2014-1, 2014 (mis à jour le 1er juin 2015). URL : https://www.timeuse.org/sites/default/files/public/ctur_technical_paper/8074/ctur_technical_paper_2014-01.pdf. Consulté le 29 juin 2017.
20 La méthodologie [23] permet différents types de variation chronologique au sein de chaque groupe, et nous avons aussi introduit des termes d’interaction supplémentaires pour favoriser l’émergence de variations indépendantes par sexe et niveau d’éducation parmi tous ces groupes.
Résultats
21 Les termes de l’âge et de l’âge au carré combinés donnent une tendance « âge » en U inversé pour les trois catégories de travail [24] ; cela signifie que le temps de travail est maximal au milieu de la vie adulte. Et (en raison des caractéristiques de ces coefficients aboutissant à une somme nulle) les totaux temps libre et sommeil ont à l’inverse une tendance « âge » en U, avec un temps libre et de repos à son maximum à la fois au début et à la fin de la vie. Mais ces coefficients de variable sont en général difficiles à interpréter indépendamment des termes d’interaction associés [25]. On observe par exemple qu’un niveau élevé d’éducation, qui est associé à un temps supplémentaire de 29 minutes de tâches domestiques principales pour l’ensemble de l’échantillon, a aussi un fort effet négatif sur ces tâches domestiques principales s’il est associé au sexe féminin et à la période — le temps consacré par les femmes aux tâches domestiques principales a tendance à diminuer nettement au fil des années. Aussi, plutôt que discuter les équations de régression elles-mêmes, nous travaillerons sur un ensemble d’« instanciations [26] » de ces équations, dans lesquelles nous prenons un ménage standard de trois personnes, à savoir un couple avec un enfant, et considérons le comportement prédit des hommes et des femmes de 40 ans, à chaque niveau éducatif, dans chaque type de régime, sur toute la période pour laquelle nous disposons des données (qui varie légèrement suivant les types de régime).
22 Les huit panels figurant sur la série de graphiques 1 illustrent l’évolution modélisée du temps de travail domestique principal, distinguant hommes et femmes, dans chaque type de régime, et distinguant les trois niveaux d’éducation (secondaire inachevé, secondaire achevé, et relevant du supérieur). La tendance pour les femmes est simple et facile à décrire. Dans les quatre types de régime, les femmes réduisent nettement leur temps de travail domestique, et dans les régimes nordiques, libéraux et corporatistes, celui-ci diminue à un rythme croissant. On peut présumer que ce déclin reflète l’influence combinée de la mécanisation domestique et de la baisse du temps disponible liée à leur entrée sur le marché du travail salarié.
Temps quotidien (en minutes) consacré au travail domestique par niveau d’éducation et type de régime (hommes et femmes de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)

Temps quotidien (en minutes) consacré au travail domestique par niveau d’éducation et type de régime (hommes et femmes de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)
23 Dans les quatre types de régime, plus le niveau d’éducation est élevé, moins l’on consacre de temps aux tâches domestiques principales, ceci reflétant probablement à la fois l’effet d’un salaire généralement plus élevé ouvrant la possibilité d’acheter des équipements ménagers et d’externaliser une partie des tâches domestiques, et la baisse du temps disponible résultant de journées de travail rémunéré généralement plus longues (voir série de graphiques 5). En effet, dans tous les régimes à l’exception du groupe du Sud, les disparités entre le groupe de niveau d’éducation élevé et celui de niveau d’éducation inférieur augmentent de manière absolue au cours de la période, reflétant peut-être une augmentation du différentiel de revenus. À tous les niveaux d’éducation et à tout moment de la période, ce sont les femmes nordiques qui consacrent le moins de temps aux tâches domestiques principales, suivies de celles du groupe libéral puis du groupe corporatiste, et ce sont les femmes du Sud qui leur consacrent le plus de temps.
24 La tendance historique pour les hommes est plus complexe et différenciée. On constate, dans les trois premiers cas, une baisse initiale suivie d’une hausse, puis une seconde baisse du temps consacré aux activités domestiques principales. Pour les hommes du Sud, on observe aussi deux points d’inflexion nets mais, partant d’un niveau plutôt inférieur, ils font montre d’une hausse raisonnablement continue au cours de la période. La tendance en matière de différenciation par niveaux d’éducation est plus complexe que pour les femmes, les hommes les plus éduqués consacrant aux tâches domestiques principales un temps se situant généralement quelque part entre le temps qu’y consacrent les femmes de niveau éducatif bas et celui des femmes de niveau éducatif élevé. Le double creux peut refléter l’équilibre changeant entre les effets concurrents de la mécanisation domestique d’une part, et les évolutions de normes en matière d’égalité entre les sexes d’autre part.
25 Il faut aussi noter la différence d’échelle des axes verticaux entre hommes et femmes : de 0 à 120 minutes pour les hommes, et de 0 à 350 minutes pour les femmes. En début de période, les femmes effectuaient approximativement trois fois plus de travail routinier que les hommes, et elles en font encore deux fois plus en fin de période.
26 La série de graphiques 2 (« Autre travail non rémunéré », soit essentiellement s’occuper des enfants et faire les courses) montre des tendances beaucoup plus variées entre les groupes de régimes, mais davantage de similarités entre les sexes au sein de chaque régime. Les deux panels du régime libéral sont clairs : la révolution des courses en libre-service et les demandes croissantes en matière de garde d’enfants et d’investissement humain dans les enfants (expliquant le temps plus important qu’y consacrent les plus éduqués) se combinent pour produire une tendance continue à l’augmentation du temps consacré à ces activités. Mais, si le niveau de contribution plus élevé des plus éduqués à ces tâches corrobore cette explication, le comportement observé dans les trois autres catégories de régimes nous laisse à présent perplexes. L’écart entre les sexes est en effet plus restreint quoique encore marqué : les femmes effectuent toujours environ un tiers de plus de ce type de travail que les hommes.
Temps quotidien (en minutes) consacré au reste du travail non rémunéré par niveau d’éducation et type de régime (hommes et femmes de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)

Temps quotidien (en minutes) consacré au reste du travail non rémunéré par niveau d’éducation et type de régime (hommes et femmes de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)
27 Le total du travail non rémunéré (routinier + autre) connaît des tendances similaires (mais avec un moindre changement global) à celles du travail domestique routinier figurant sur la série de graphiques 1. On observe ainsi une légère baisse initiale pour les hommes, puis une hausse substantielle, suivie d’un nivellement ou d’une autre petite baisse. Les femmes, elles, connaissent une baisse continue, de l’ordre de 100 à 150 minutes par jour, nettement plus marquée pour les plus éduquées qui sont, en substance, celles qui consacrent le moins de temps au travail non rémunéré.
28 L’image des évolutions historiques du travail rémunéré qui ressort des nombreuses données quotidiennes accumulées nous est plus familière (série de graphiques 3). Le temps de travail rémunéré quotidien des hommes a notablement diminué durant la première partie de la période, d’environ 100 minutes par jour. Ceci résulte en partie des baisses de la durée de la journée de travail, mais aussi beaucoup de l’allongement du week-end dans beaucoup sinon tous les pays couverts par l’enquête, celui-ci passant d’un jour ou un jour et demi à deux jours lorsque le samedi a cessé d’être un jour ouvré. À partir des années 1980, la baisse se stabilise et certaines catégories de salariés connaissent même une légère augmentation de leur temps de travail. En début de période et dans les trois groupes de régimes pour lesquels nous disposons d’éléments de preuve remontant aux années 1960-1970, ce sont les hommes ayant un niveau d’éducation élevé qui travaillaient le moins et ceux ayant un niveau moyen qui travaillaient le plus. En fin de période, au moins dans les régimes de marché libéral, corporatistes et du Sud, au début du siècle actuel, les hommes les plus éduqués sont ceux qui, en moyenne, effectuent le plus d’heures.
Temps quotidien (en minutes) consacré au travail rémunéré par niveau d’éducation et type de régime (hommes et femmes de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)

Temps quotidien (en minutes) consacré au travail rémunéré par niveau d’éducation et type de régime (hommes et femmes de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)
29 Les femmes vivant dans les économies libérales furent les premières à entrer sur le marché du travail. Aussi la baisse initiale du temps moyen consacré par les femmes au travail rémunéré correspond à l’équilibre entre la hausse continue de la participation des femmes à l’emploi rémunéré (quoique très largement à temps partiel) et la même réduction initiale du temps de travail que celle observée chez les hommes dans chaque groupe de pays. Ensuite, c’est à compter du milieu des années 1980 que l’on observe la tendance à la hausse la plus forte, avec un renversement particulièrement marqué de la pente du gradient capital humain / loisir : les femmes les plus instruites, qui auparavant travaillaient en moyenne moins pour l’argent que les femmes les moins bien qualifiées, sont celles qui travaillent aujourd’hui, de beaucoup, le plus au sein des trois groupes de niveau éducatif.
30 La série de graphiques 4 reflète l’évolution historique du temps consacré à l’ensemble des tâches routinières, des autres travaux non rémunérés et du travail rémunéré. Pour chacune des trois composantes du travail — non rémunéré routinier ou non routinier, et rémunéré — on observe des différences réellement marquées entre les sexes, s’agissant à la fois des niveaux moyens du temps de travail et (pour le travail routinier non rémunéré et le travail rémunéré) des tendances historiques. Mais dans ce dernier groupe de graphiques, qui représente la vue la plus agrégée possible de l’histoire du travail au cours du dernier demi-siècle, les écarts entre les sexes disparaissent pratiquement. Les tendances relatives aux hommes et aux femmes ont les mêmes formes historiques et, pour la plupart, les mêmes niveaux.
Temps quotidien (en minutes) consacré à l’ensemble du travail par niveau d’éducation et type de régime (hommes et femmes de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)

Temps quotidien (en minutes) consacré à l’ensemble du travail par niveau d’éducation et type de régime (hommes et femmes de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)
31 C’est l’essence de l’interprétation « iso-work [27] », symétrique mais différente, de l’égalité hommes-femmes dans tout travail. Si l’on suit chacune des paires de courbes des moitiés supérieure et inférieure, hommes et femmes, de la série de graphiques 4, on ne voit guère de cas, au moins pour les trois premiers groupes (nordique, libéral et corporatiste), dans lequel le rapport entre le temps de travail des hommes et celui des femmes se déplace de plus d’un point en dessous ou au-dessus du 50/50. (Les pays du Sud — qui correspondent à la catégorie « catholiques » dans les travaux de M. Burda et alii [28] — apparaissent comme des exceptions à la règle « iso » en matière de travail ; nous les excluons donc de l’analyse qui suit.)
32 La façon dont ce degré d’égalité est atteint relève en soi de l’ordre du mystère, dans la mesure où ceux d’entre nous qui effectuent les diverses activités agrégées dans la catégorie « travail » ignorent en grande partie ce que représente réellement le total de notre temps de travail [29]. Mais l’on suppose que derrière ces totaux égaux, pourtant estimés par les hommes et les femmes, interviennent des principes éthiques relatifs à l’équité dans la vie quotidienne. Abstraction faite des différences de normes comportementales liées au sexe, le fait d’attendre d’une personne qu’elle ait une durée de travail plus ou moins longue chaque jour uniquement en raison de son sexe, paraît manifestement injuste, indépendamment des conséquences en découlant à long terme. Ainsi, en dépit d’une certaine équité (« symétrique mais différente ») au quotidien, il demeure, sur l’ensemble de la durée de vie, une inégalité des chances entre hommes et femmes, particulièrement via les effets négatifs sur la formation du capital humain féminin du retrait de celles-ci du marché du travail après leur accouchement.
33 Conséquence probable de cette inégalité entre les sexes au fil de la vie, l’ampleur des différences hommes / femmes, au quotidien, dans la répartition du temps de travail non rémunéré a évolué tout au long de la période couverte par notre étude, de manière régulière et substantielle. L’équilibre entre leurs parts respectives de travail non rémunéré a changé, comme l’indique la série de graphiques 5, dans chaque pays pour lequel nous disposons de preuves historiques dans les budgets temps à travers la période [30].
Temps de travail non rémunéré total des femmes en % de celui de l’ensemble hommes + femmes (tous âgés de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)

Temps de travail non rémunéré total des femmes en % de celui de l’ensemble hommes + femmes (tous âgés de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)
34 La part des femmes dans le temps de travail non rémunéré a baissé de manière quasiment continue au fil de toute la période (on note toutefois un indice de légère reprise observable sur la période la plus récente dans les sociétés de marché), et baissé substantiellement, avec des évolutions supérieures à 10 points de pourcentage sur 20 ans. Comme nous pouvons nous y attendre, le taux de variation et les tendances historiques diffèrent selon le régime politique national. Les pays nordiques sont constamment les plus en avance en matière d’égalité hommes / femmes, suivis de près par les économies libérales, les régimes corporatistes restant à la traîne, et les pays du Sud partant de niveaux historiquement très élevés d’inégalité mais rattrapant rapidement. Et au sein de chaque groupe de régime, les niveaux d’éducation jouent positivement, comme prévu, en faveur de l’égalité. Si l’on compare les panels de droite et de gauche de la série de graphiques 5, qui représentent les hommes et femmes respectivement peu et très éduqués, on constate que dans tous les groupes de régimes, les hommes et les femmes ayant le plus haut niveau d’instruction se partagent le travail non rémunéré de manière plus équitable que ceux ayant les niveaux d’éducation les plus bas. Notons que les femmes et les hommes nordiques les plus instruits se répartissent le travail non rémunéré selon le ratio 55/45.
35 La série de graphiques 6 (page suivante) propose une autre façon de voir ces changements. La conséquence générale de ces évolutions et des tendances en matière de répartition entre les sexes, est que les hommes déplacent proportionnellement une part de leur temps de travail rémunéré vers le travail non rémunéré, et les femmes une part de leur temps de travail non rémunéré vers du travail rémunéré — les femmes les plus instruites affichant de loin la part plus importante de travail rémunéré dans tous les groupes de régime.
Temps de travail rémunéré en % de l’ensemble du temps de travail (hommes et femmes de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)

Temps de travail rémunéré en % de l’ensemble du temps de travail (hommes et femmes de 40 ans dans un ménage de trois personnes incluant un enfant)
Synthèse et conclusions
36 Nous sommes partis de trois oppositions conceptuelles : d’abord entre l’exploit et le labeur, respectivement attaché au jeu et dévoué, tous deux nécessaires à la société dans son ensemble, tous deux intrinsèquement gratifiants (quoique de façons différentes) pour le travailleur individuel ; ensuite entre le travail et le loisir via le critère de la tierce personne ; et finalement entre le travail rémunéré et celui non rémunéré (respectivement avec et sans gratification extrinsèque), le premier entrepris délibérément en échange d’argent, le second relevant d’un système de droits et obligations réciproques, souvent non considéré et réalisé par habitude.
37 Les activités laborieuses non rémunérées entreprises au sein du ménage fournissent une série d’avantages indirects (on a mentionné l’équilibre sanitaire et psychologique, et l’on aurait pu aussi évoquer le rôle qu’elles jouent pour communiquer amour et cohésion au sein du ménage). L’exploit rémunéré dans la sphère de l’échange, même s’il n’est pas toujours directement très satisfaisant, est encore généralement considéré comme ayant un intérêt central dans la vie de ceux qui ont la chance d’avoir un emploi dans cette catégorie.
38 En supposant maintenant que les personnes les moins bien instruites ont un accès relativement plus facile aux activités de labeur, et que les mieux instruites sont plus avantagées pour accéder à l’exploit, on s’attend à une classification chronologique de ces deux catégories selon la dimension éducative. C’est ce qui ressort de nos preuves empiriques. Les femmes les plus éduquées sortent plus résolument de la catégorie laborieuse du travail domestique routinier (série de graphiques 1). La relation des hommes au travail domestique routinier est plus complexe et diffère selon les régimes nationaux, avec des hommes bien éduqués dans les sociétés nordiques, ayant des normes plus affirmées en matière d’égalité hommes / femmes, qui contribuent davantage, et à l’inverse les hommes les mieux éduqués des régimes du Sud plus paternalistes qui contribuent moins. S’agissant du reste du travail non rémunéré (série de graphiques 2), principalement faire les courses et s’occuper des enfants — dont certains peuvent estimer qu’il est plus proche des caractéristiques de l’exploit —, ce sont à la fois les femmes les plus instruites et les hommes les plus instruits qui y contribuent le plus, même si le différentiel éducatif diminue au fil du temps.
39 Les hommes les plus instruits consacraient auparavant moins d’heures au travail rémunéré, en écho (encore dans les années 1960) à l’idéologie de la classe de loisir de la fin du XIXe siècle (série de graphiques 3). Mais depuis le début du XXIe siècle, ce sont eux qui consacrent le plus d’heures aux emplois de leur économie d’échange. Et dans toutes les catégories de régimes, les femmes les plus instruites connaissent un mouvement différentiel encore plus décisif vers le travail rémunéré.
40 En additionnant maintenant ces tendances (série de graphiques 4), on constate, sans ambiguïtés, que le XXIe siècle a inversé le gradient éducation / loisir, les hommes et les femmes les plus éduqués travaillant une plus grande partie de la journée que ceux ayant un niveau d’instruction moyen qui, de même, travaillent plus que les moins éduqués. Depuis au minimum les années 1970 jusqu’à aujourd’hui, on ne relève aucune baisse significative du temps de travail global, voire on pourrait constater une légère inversion, consistant en une petite augmentation, en particulier pour les plus instruits, de 20 minutes par jour (passant de 530 à 550 minutes). Les activités laborieuses sont transférées en dehors de l’économie monétaire. Une classe laborieuse supérieure remplace, au XXIe siècle, la classe de loisir du XIXe siècle.
41 Dans tous les régimes à l’exception du Sud qui conserve son paternalisme traditionnel, le temps total consacré au travail par les hommes et les femmes est le même, à quelques minutes près. Ce phénomène iso-work reflète encore le modèle « symétrique mais différent » : la série de graphiques 5 montre ainsi que la différence restante est allée diminuant régulièrement dans tous les types de régime sans exception au cours de la période. Partout, année après année, les femmes consacrent une part décroissante de leur temps au travail non rémunéré. Néanmoins, même dans le groupe des pays les plus avancés au sein du régime le plus avancé, les hommes nordiques ayant le plus haut niveau d’éducation n’assument encore que 45 % du travail non rémunéré.
42 Et la série de graphiques 6 nous montre comment se rééquilibrent les différents types de travail et dans quelle sphère. Pour les hommes, le travail rémunéré représente une part décroissante du travail dans son ensemble, alors que les hommes ayant les niveaux d’éducation les plus élevés occupent une part croissante dans ce qui continue de relever de la sphère de l’échange — l’exploit rémunéré. Et les femmes les mieux instruites, partout, décennie après décennie, s’éloignent de plus en plus de la vie dominée par le labeur qui a constitué le lot de la gent féminine depuis les temps les plus reculés.
43 Enfin, la série de graphiques 4 montre que les totaux relatifs au travail dans son ensemble, dans les régimes nordiques, libéraux et corporatistes, se situent tous autour de 500 à 520 minutes par jour, ou juste au-dessus de 60 heures par semaine. Ceci correspond de manière remarquable aux 60 heures maximales de travail manuel fixées pour les hommes par le British Factory Act de 1876, à une époque où ceux-ci ne consacraient guère plus de quelques minutes par jour aux tâches non rémunérées (porter des choses ou allumer les lampes) dans leur foyer.
44 Peut-être devrions-nous en conclure qu’un peu plus de huit heures de travail (au sens large du critère de la tierce personne) par jour en moyenne, sur un cycle hebdomadaire, constitue une sorte de nécessité historiquement constante. Après tout, nous devons bien faire quelque chose de l’ensemble de ces 24 heures. Le labeur satisfait souvent plusieurs des besoins nécessaires à une vie saine : exercice, compagnie, milieu social élargi, structure temporelle. L’exploit procure intérêt, excitation et accomplissement. Les environnements professionnel et domestique dans lesquels sont effectués ces types de travail peuvent être répartis de manière inéquitable ou inappropriée au sein de la société ; mais ces circonstances elles-mêmes offrent l’opportunité d’une future action sociale (signifiant plus de travail pour certains). Pourquoi devrions-nous attendre ou souhaiter que l’exploit ou le labeur disparaisse voire régresse substantiellement ?
Notes
-
[1]
Veblen Thorstein B., The Theory of the Leisure Class, Londres / New York : Routledge, 1994 (1899) (traduction française, Théorie de la classe de loisir, Paris : Gallimard, 1970).
-
[2]
Industry dans le texte original, mais au sens d’industriousness, que l’on traduira donc ici par labeur (NDT).
-
[3]
Au sens ici de prouesse (NDT).
-
[4]
Reid Margaret Gilpin, Economics of Household Production, Londres : Chapman & Hall, 1934.
-
[5]
Bell Daniel, The Coming of Post-Industrial Society, New York : Basic Books, 1973 (traduction française, Vers la société postindustrielle, Paris : Robert Laffont, 1976).
-
[6]
Mill John Stuart, Principles of Political Economy with Some of their Applications to Social Philosophy, Londres : John W. Parker, 1848 (traduction française, Principes d’économie politique, Paris : Guillaumin & Cie, 1890).
-
[7]
Marx Karl, Das Kapital : Kritik der Politischen Oekonomie, Hambourg : Meissner, 1867 (traduction française, Le Capital. Critique de l’économie politique, Paris : Presses universitaires de France, 1993).
-
[8]
Keynes John Maynard, « Economic Possibilities for our Grandchildren », in Essays in Persuasion, Londres : Macmillan, 1931 (traduction française, « Perspectives économiques pour nos petits-enfants », traduit et présenté in J.M. Keynes, La Pauvreté dans l’abondance, Paris : Gallimard [Tel], 2002).
-
[9]
Jahoda Marie, Lazarsfeld Paul F. et Zeisel Hans, Marienthal : The Sociography of an Unemployed Community, Londres : Tavistock Publications Ltd, 1974 (1930 ; première traduction en anglais, 1972) ; et Jahoda Marie et Rush Howard, Work, Employment and Unemployment : An Overview of Ideas and Research Results in the Social Science Literature, Brighton : University of Sussex, Science Policy Research Unit, Departmental Paper n° 12, 1980.
-
[10]
Jahoda Marie, Lazarsfeld Paul F. et Zeisel Hans, op. cit.
-
[11]
Pember-Reeves Maud, Round about a Pound a Week, Londres : Persephone Books, 2008 (1913).
-
[12]
Kneeland Hildegarde, « Women on Farms Average 63 Hours’ Work Weekly in Survey of 700 Homes », Yearbook of Agriculture, 1928, p. 620-622.
-
[13]
Pember-Reeves Maud, op. cit.
-
[14]
On traduit ici par « étude des budgets temps » ou « étude budgets temps » l’expression anglaise diary study (qui sous-entend pour sa part, à l’origine, le recours aux journaux personnels ou agendas des personnes objets de l’enquête) (NDT).
-
[15]
Robinson John P., Andreyenkov Vladimir G. et Patrushev Vasily Dmitrievich, The Rhythm of Everyday Life : How Soviet and American Citizens Use Time, Boulder : Westview Press, 1989 ; Sacks Michael Paul, « Unchanging Times : A Comparison of the Everyday Life of Soviet Wor -king Men and Women between 1923 and 1966 », Journal of Marriage and Family, vol. 39, n° 4, 1977, p. 793-805 ; Zuzanek Jiri, Work and Leisure in the Soviet Union : A Time-Budget Analysis, New York : Praeger, 1980.
-
[16]
Lundberg George Andrew, Komarovsky Mirra et McInerny Mary Alice, Leisure : A Suburban Study, New York : Colombia University Press, 1934.
-
[17]
Sorokin Pitirim A. et Berger Clarence Q., Time Budgets of Human Behaviors, Cambridge : Harvard University Press, 1939.
-
[18]
UNESCO : Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture. Voir Szalai Alexander, The Use of Time. Daily Activities of Urban and Suburban Populations in Twelve Countries, La Haye : Mouton, 1972.
-
[19]
Fisher Kimberly et Gershuny Jonathan, Multinational Time Use Study User’s Guide and Documentation, Oxford : Centre for Time Use Research, université d’Oxford, Release 6, 2013.
-
[20]
Esping-Andersen Gøsta, The Three Worlds of Welfare Capitalism, Cambridge : Polity Press, 1990 (traduction française, Les Trois Mondes de l’État-providence, Paris : Presses universitaires de France, 2007).
-
[21]
Pacholok Shelley et Gauthier Anne H., « A Tale of Dual-Earner Families in Four Countries », in Nancy Folbre et Michael Bittman (sous la dir. de), Family Time : The Social Organization of Care, New York : Routledge, 2004, p. 197-223 ; Sullivan Oriel et Gershuny Jonathan, « Time Use, Gender and Public Policy Regimes », International Studies in Gender, State & Society, vol. 10, n° 2, 2003, p. 205-228. ; Bonke Jens et KochWeser Elke, « The Welfare State and Time Allocation in Sweden, Denmark, France and Italy », Advances in Life Course Research, vol. 8, décembre 2003, p. 231-253 ; Hook Jennifer L., « Gender Inequality in the Welfare State : Sex Segregation in Housework, 1965-2003 », American Journal of Sociology, vol. 115, n° 5, mars 2010, p. 1480-1523 ; Rice James Mahmud, Goodin Robert E. et Parpo Antti, « The Temporal Welfare State : A Cross National Comparison », Journal of Public Policy, vol. 26, n° 3, 2006, p. 195-228 ; et Cooke Lynn Prince, « Policy Pathways to Gender Power : State-Level Effects on the US Division of Housework », Journal of Social Policy, vol. 36, n° 2, avril 2007, p. 239-260.
-
[22]
Kan Man Yee, Gershuny Jonathan et Sullivan Oriel, « Gender Convergence in Domestic Work : Discerning the Effects of Interactional and Institutional Barriers from Large-Scale Data », Sociology, vol. 45, n° 2, mai 2011, p. 234-251.
-
[23]
Détaillée in Kan Man Yee, Gershuny Jonathan et Sullivan Oriel, ibidem. Voir aussi l’encadré supra pour plus de détail.
-
[24]
Tâches domestiques principales, autre travail non rémunéré et travail rémunéré, dont le détail est précisé dans l’encadré supra (NDLR).
-
[25]
Voir les précisions méthodologiques dans l’encadré supra.
-
[26]
En mathématique, il s’agit d’une instance de substitution, une formule de logique mathématique qui peut être produite en substituant certaines chaînes de symboles à d’autres par des formules (NDT).
-
[27]
Les auteurs se réfèrent ici au concept d’iso-work proposé par Michael Burda et alii, selon le -quel dans de nombreuses sociétés et pour certains groupes spécifiques au sein de ces sociétés, la moyenne du travail total des hommes est similaire à celle du travail total des femmes. Ce concept n’ayant pas d’équivalent explicite en français, nous conserverons l’expression anglaise (NDT). Voir BurdaMichael, Hamermesh Daniel S. et Weil Philippe, « Total Work and Gender : Facts and Possible Explanations », Journal of Population Economics, vol. 26, n° 1, janvier 2013, p. 239-261.
-
[28]
Burda Michael, Hamermesh Daniel S. et Weil Philippe, ibidem.
-
[29]
Une hypothèse est qu’au sein des couples, les partenaires essaient de mener les activités relevant du critère de la tierce personne, simultanément, au cours de la journée, fournissant des Zeitgeber (synchroniseurs ou minuteurs en allemand [NDT]) ou guides d’emploi du temps mutuels, et ces emplois du temps engendrent des normes d’activité auxquelles les autres se conforment. Voir notamment Gershuny Jonathan I., Godwin Michael et Jones Sally, « The Domestic Division of Labor : A Process of Lagged Adaptation ? », in Michael Anderson, Frank Bechhofer et Jonathan Gershuny (sous la dir. de), The Social and Political Economy of the Household, Oxford : Oxford University Press, 1994.
-
[30]
Gershuny Jonathan, Changing Times : Work and Leisure in Postindustrial Society, Oxford : Oxford University Press, 2003 ; Fisher Kimberly, Egerton Muriel, Gershuny Jonathan et Robinson John P., « Gender Convergence in the American Heritage Time Use Study (AHTUS) », Social Indicators Research, vol. 2, n° 1, 2007, p. 1-33 ; Kan Man Yee, Gershuny Jonathan et Sulli van Oriel, op. cit.



