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L’Odyssée de la surpuissance

Hyperpouvoir et fragilité

Analyse de livre

« Ce que nous vivons n’est pas une évolution historique classique, mais une rupture tectonique, une reconfiguration complète du monde tel que nous le connaissions. » C’est par cette sentence que Gilles Lipovetsky introduit L’Odyssée de la surpuissance. Fidèle à ses réflexions sur l’hypermodernité [1], il réaffirme avec une intensité renouvelée une conviction : nous sommes parvenus à un moment de civilisation où il ne semble plus exister de limite infranchissable au progrès.

Lipovetsky Gilles, L’Odyssée de la surpuissance. Hyperpouvoir et fragilité, Paris : Odile Jacob, janvier 2026, 384 p.

Couverture du livre de Gilles Lipovetsky, L’Odyssée de la surpuissance. Hyperpouvoir et fragilité.

De son point de vue, la disparition des garde-fous, matériels comme symboliques, est annonciatrice d’une nouvelle condition humaine marquée par l’excès, l’accélération et l’instabilité. L’auteur brosse ainsi le tableau d’une civilisation entraînée dans « un Big Bang redessinant les contours même de notre monde », où les capacités d’action humaines se déploient à un niveau jamais atteint jusqu’à toucher simultanément toutes les composantes matérielles et immatérielles de la vie contemporaine.

Finalement, la question traitée par L’Odyssée de la surpuissance est à la fois simple et infinie : comment l’émergence d’une ère de la toute-puissance — et de l’hyperindividualisme qui lui est propre — s’accommode-t-elle des nouvelles formes de vulnérabilité qui l’accompagnent ? Selon Gilles Lipovetsky, la surpuissance est d’abord l’expression du génie humain, de sa capacité à s’interroger et à se surpasser. Alors, civilisation de la surpuissance, fruit d’une volonté d’émancipation ou simple péché d’orgueil ? C’est à une théorie générale du progrès fondée sur l’aspiration à la toute-puissance, à la surpuissance, voire à l’hyperpuissance humaine, formulation moderne d’une hubris grecque — « cet orgueil démesuré qui pousse l’homme à transcender les limites imposées par la nature, la raison ou les dieux » —, que l’auteur nous initie. Il analyse les moteurs de cette dynamique : l’ensemble des moyens et processus techno-scientifiques par lesquels les sociétés contemporaines se dotent d’un pouvoir d’intervention illimité. « C’est ce superprométhéisme qui nous gouverne », affirme-t-il, et qui tend à dominer « toutes les dimensions de la vie sociale et individuelle qui se trouvent colonisées par la sphère marchande ». Sa démonstration s’appuie sur un riche tissage de références historiques, profanes et religieuses, d’amples détours anthropologiques et d’exemples concrets dont l’effet cumulatif confère à son diagnostic une densité persuasive.

L’Odyssée de la surpuissance nous dévoile ainsi son âme : « Sous‑tendu par le pouvoir quasi sans limite du rationnel pour améliorer la condition humaine, le progrès moderne peut être pensé comme la laïcisation de la Providence et de l’eschatologie judéo-chrétienne. » Dans cette perspective, l’auteur nous fait rebondir de la « toute-puissance divine » à la « surpuissance des Modernes », avant de consacrer un long développement aux « surpuissances métapolitiques » puis aux « surpuissances techno-scientifiques », pour mieux nous immerger enfin dans l’univers de « l’hyperpuissance numérique ». Selon lui, le numérique, première force transformatrice, installe une culture de la connexion permanente et de l’hyperoptimisation, créant un univers où l’accélération technologique et l’intelligence artificielle rencontrent de moins en moins de freins, et font la démonstration d’une bascule où les dispositifs créés par l’homme deviennent capables de produire des effets qu’il ne maîtrise plus complètement.

S’il n’accorde pas de crédit à l’alarmisme qui ferait de la modernité numérique une cybermodernité purement technocentrée et inhumaine, Gilles Lipovetsky se réjouit de constater que l’époque sait aussi produire des contre-mouvements de décroissance, de sobriété heureuse qui témoignent d’une dimension « structurellement antinomienne ». Il transpose ce constat au registre géopolitique : nous assistons à une aspiration paradoxale au retour des empires et à l’irruption de puissances qui ne respectent plus les codes traditionnels, alors même que la surpuissance engendre une conflictualité diffuse. « Ce qui caractérise l’univers de l’hypermodernité, c’est la concomitance des logiques de surpuissance technique avec la montée du sentiment d’impuissance du politique. » Sur le plan économique, il décrit une dynamique de capitalisme sans pause, gouverné par une compétition généralisée et un « capitalisme de séduction », qui pousse à l’assujettissement à l’avoir et à une dépossession de soi ; de là naissent des tensions individuelles nourrissant un état collectif oscillant entre exaltation et dépression.

L’originalité du livre réside dans la manière dont il corrèle l’hypertrophie des moyens scientifiques et technologiques à une fragilisation accrue des individus et de l’environnement : la puissance technique n’annule pas la précarité existentielle, elle l’exacerbe. Cette coexistence paradoxale entre hyperpouvoir et hyperfragilité constitue la clef de lecture de l’essai : nos sociétés deviennent simultanément plus puissantes et plus inquiètes, incapables de stabiliser les conséquences de leur propre dynamisme. Pourtant, l’auteur se refuse à tout catastrophisme. Il proclame vouloir « sortir des lectures apocalyptiques » et penser une voie de lucidité démocratique. Il ne s’agit pas de renoncer à la puissance mais de la réguler, de la maîtriser sans l’étouffer, d’assumer une responsabilité accrue face aux effets imprévus des innovations, en résonance avec les analyses de Hans Jonas [2] et le principe de précaution.

C’est sur ce point que le livre peut nous laisser sur notre faim. Si Gilles Lipovetsky excelle à diagnostiquer la pathologie de l’excès et à cartographier ses manifestations, il est en revanche moins explicite sur les moyens concrets de traitement collectif. Ses pistes relèvent essentiellement d’un registre moral renvoyant la charge de la preuve et de l’action sur l’individu — responsabilité, vigilance, lucidité — plus qu’à des exigences institutionnelles, politiques ou économiques opératoires. S’il suggère que la surpuissance peut être émancipatrice dès qu’elle s’inscrit dans des finalités démocratiques et solidaires, c’est avec l’idée qu’elle soit encadrée par des règles éthiques : laissée aux logiques du marché et du pouvoir sans contrôle citoyen, elle devient dangereuse. « Plutôt que de condamner ou de célébrer la surpuissance en bloc, la question essentielle est donc de savoir quelles limites et quelles finalités nous lui dessinons. » Gilles Lipovetsky conclut sur une note qui reste, sinon optimiste, du moins exigeante : penser les limites dans un notre monde saturé d’excès est, nous dit-il « l’acte philosophique le plus radical ».

L’Odyssée de la surpuissance s’achève par un dialogue avec le psychologue Louis Raffinot, qui souligne sous un angle psychanalytique la dimension hyperindividualiste de l’aspiration à la surpuissance : risque de « déshumanisation du rapport à l’autre », de « désocialisation radicale » et de « destruction du lien social ».

  1. Voir notamment L’Ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain ; Le Bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyperconsommation ; et Le Sacre de l’authenticité (Paris : Gallimard, respectivement 1983, 2006 et 2021).

  2. Jonas Hans, Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris : éd. du Cerf, 1990 (1979).

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