En ces temps d’espérance à la ramasse, il est de bon ton de nous annoncer que les développements futurs de l’intelligence artificielle (IA) vont éradiquer de la planète tous les maux auxquels elle est confrontée. La Singularité, l’avènement d’une superintelligence, boostée par des capacités de calcul inouïes, débouchera sur l’avènement de la Jérusalem céleste ici-bas. Que les promesses numériques précédentes, en bien ou en mal, aient débouché sur des baudruches, ne semble pas étancher la soif de croire : que l’on songe au bug inaccompli de l’an 2000 aussi bien qu’à la promesse d’une société généreuse, transparente et intelligente avec la naissance du Web. Que les développements de l’intelligence humaine et collective aient accouché jusqu’alors non de l’avènement de l’Éden sur Terre, au rebours de prophéties séculaires, mais d’une planète exsangue et de la bombe thermonucléaire, n’affecte en rien la foi du charbonnier numérique : nous avons juste besoin de plus de capacités de calcul pour accéder au paradis. Les crédules sont désormais si nombreux et puissants qu’on néglige de se confronter à des problèmes « mineurs » comme le dérèglement climatique ou l’effondrement du vivant…
Tournons-nous d’abord vers les plates-formes qui produisent l’IA et les liens qu’elles entretiennent avec l’État fédéral sous Donald Trump. Nous envisagerons ensuite les incertitudes et les menaces auxquelles nous confrontera l’essor de l’IA dans les toutes prochaines années. Enfin, nous nous tournerons vers les apports passés de la philosophie sur la différence entre les entendements humain et divin pour spéculer sur ce que pourrait être une intelligence inouïe.
Plates-formes numériques et modèle politique
Pour mesurer les apports à venir de l’IA, il me paraît important de regarder en premier lieu l’évolution de la société qui pour l’essentiel la porte encore, et l’a portée depuis ses fonts baptismaux — les États-Unis — ainsi que le devenir des sociétés commerciales, des plates-formes qui sont aujourd’hui les acteurs principaux du domaine, même si l’IA se développe également en Chine et en Europe depuis plus longtemps. Plus précisément, il convient de considérer l’évolution politique récente des États-Unis, notamment marquée par le soutien des industriels du numérique au devenir autoritaire et impérial du pays, et sa tendance à la mise à l’écart du droit et des sciences au nom des affaires et d’un exercice sans entraves de la puissance.
La ressemblance entre le mode de fonctionnement des plates-formes américaines et celui de l’administration Trump est étonnante. En une seule année, l’accès au pouvoir de Donald Trump et de son administration ont bouleversé la donne nationale et mondiale. Sur le plan national, il est l’ennemi de toute forme de limite au pouvoir et à l’enrichissement. La différence entre espaces public et privé a disparu : messages officiels sur Truth Social, son réseau personnel, enrichissement personnel et familial inouï, conduite d’une opération de guerre contre le Venezuela depuis Mar-a-Lago, sa résidence personnelle — une intervention présentée comme une opération de police touchant un narcotrafiquant alors qu’elle a mobilisé un quart de la flotte étatsunienne et tué plusieurs dizaines de personnes, sans compter les marins des opérations d’assassinat précédentes, etc.
Tout ce qui est norme, aussi bien juridique qu’épistémique, pouvant s’opposer à l’exercice arbitraire du pouvoir et de l’enrichissement des plus aisés et des plus forts doit disparaître : la Constitution et l’état de droit sont violés tous les jours ; l’appareil judiciaire est utilisé pour ses vengeances personnelles ou, par exemple, pour caviarder les documents afférents à l’affaire Epstein, affaire pédophile et pédocriminelle, documents qui ont été rendus publics sous la contrainte de la Chambre des Représentants ;




