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Pandémie et crise mondiale : principaux facteurs de gravité

Selon le poids relatif que garderont certains facteurs, des scénarios différents pourraient se réaliser aux niveaux régionaux et / ou mondial en matière de gestion de crise. Voici une liste non exhaustive de ces facteurs, tous immatériels. En surveillant leurs évolutions, les acteurs, personnes et organisations pourront réfléchir aux futurs possibles, mais aussi évaluer leur propre capacité à anticiper, détecter à temps la montée d’une crise et réagir de façon constructive, dans un contexte donné.

Les quatre premiers facteurs interviennent plus généralement dans la gestion du changement, stratégique pour toute organisation. Le premier facteur pèse lourdement sur le contexte :

1. Rapport de force dynamique entre vision financière privilégiant des profits privés à court terme et les compressions budgétaires, et prise en compte des besoins futurs de la collectivité et de risques peu probables à court terme mais à fort impact éventuel. La première option va avec une échelle de valeurs et une vision accordant plus d’importance aux collectivités qu’aux personnes humaines considérées, chacune, comme une personnalité différente et non remplaçable – cf. Amartya Sen.

Si la première option prévaut :

Aggravation des risques technologiques (exemple Fukushima) et sanitaires. D’où, par exemple, la réduction durant une décennie du nombre de lits en Europe, les destructions ou privatisations des stocks de masques, de tampons. Cela a affaibli, dans presque tous les pays européens, les capacités de réaction sanitaire.

Aggravation des problèmes écologiques. D’où perturbations climatiques, émigration, conflits sociaux, intégrismes, xénophobie, terrorisme, guerres…

Absence de politique de reconstruction industrielle. Les délocalisations continuent à priver l’Europe d’autonomie sanitaire, avec les conséquences actuellement visibles. L’industrie classique et une partie des services (notamment la grande distribution) n’investissent pas assez pour se réinventer ; les géants du numérique américains et chinois vont largement les désintermédier. D’où affaiblissement économique et politique de l’Europe, pertes massives d’emplois, niveaux de vie remis en question…

Évolution du nombre de lits d’hôpitaux entre 1980 et 2017 : réduction générale sauf en Corée du Sud

Source : Jean Gadrey (données OCDE et Banque mondiale / Organisation mondiale de la santé).

Chute du nombre de lits en soins intensifs, sauf en Corée du Sud, entre 1980 et 2017

Source : Jean Gadrey (données OCDE et Banque mondiale / Organisation mondiale de la santé).

• Si l’autre option se renforce, l’Europe pourrait parier sur le capitalisme patient et sur des entreprises assumant les intérêts légitimes, à moyen et long termes, de leurs parties prenantes, territoires y compris. Si l’Europe soutient ces entreprises et favorise l’émergence de nouveaux champions numériques mondiaux assumant ses valeurs et consolidant, par des synergies, son tissu d’entreprises, elle s’offre un avenir positif : développement durable, qualité de vie en progrès, souveraineté renforcée en coopération avec des alliés partageant ses valeurs.

2. Niveau de capacité à gérer la complexité, donc l’incertain et à prendre des décisions à risque

Au départ, la gravité de l’épidémie a été sous-estimée, pas seulement, mais notamment parce que des décideurs ont du mal à appréhender l’interaction de deux paramètres. Ils se sont concentrés sur un seul facteur, le plus rassurant des deux, le taux de mortalité supposé faible, et ont négligé une contagiosité élevée. Naturellement, cette erreur a été aggravée par la peur (voir facteur 4) de percevoir un danger majeur, d’où les discours sur une « grippette » sans importance. Ensuite, beaucoup de scientifiques ont réagi en chercheurs et non en experts. Ils n’osaient se compromettre et recommander aux autorités des décisions immédiates comportant des risques inférieurs à ceux créés par des retards de décision. Cela aurait été une application intelligente du principe de précaution, décrié car mal compris.

3. Capacité à décider et agir ensemble. Celle-ci est réduite par le centralisme français, les rivalités personnelles et de castes, par une organisation, privée et publique, majoritairement bureaucratique et en silos, par une pensée disjonctive cartésienne. Ce point est illustré par l’incapacité durable à établir des statistiques intégrant les décès dans les hôpitaux, les EHPAD (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), à domicile et ailleurs.

Sommes-nous capables de développer, rapidement, des gouvernances où une autorité centrale orchestrerait le travail des unités locales ? En leur laissant un maximum d’autonomie – principe de subsidiarité – tout en organisant la capitalisation et le partage d’expérience ?

4. Courage de déplaire, de voir et dire les vérités gênantes

Les autorités ont souvent manqué de courage, n’osant déplaire à des intérêts privés, à des électeurs. Elles n’ont pas interdit, de janvier à mars, des rassemblements de milliers de personnes : fête du Nouvel An près de Wuhan (18 janvier), évangélistes à Mulhouse (17-24 février), carnaval à Venise (16-23 février), matchs Atalanta Bergame contre Valence à Milan (19 février) et Lyon-Juventus à Lyon (26 février), 3 500 « schtroumpfs » à Landerneau (7 mars), South Beach Party à Miami (4-10 mars)… Ces rassemblements contaminés ont partout accéléré et amplifié la diffusion du virus.

Les autorités, même dans les démocraties, sont tentées de chercher à rassurer, pour asseoir leur crédibilité, avant de traiter la réalité des problèmes. Cela retarde les décisions nécessaires, avec les conséquences dramatiques que l’on a vues dans les régimes autoritaires. Cela ébranle la confiance des citoyens, renforçant les réactions populistes, l’écoute des extrêmes droite et gauche. Les discours contradictoires des experts et des politiques conseillés (ou trompés ?) par ces derniers à propos du masque, marqueront longtemps les citoyens, jusque-là massivement confiants dans les scientifiques [1].

Le manque de courage devant les réalités et les décisions dérangeantes est sans doute pour beaucoup dans la séduction du modèle de l’immunisation collective adopté un temps par le Royaume-Uni, et plus longtemps par les Pays-Bas conservateurs et la Suède sociale-démocrate [2].

5. Interaction coronavirus et tendances souverainistes, populistes et autoritaires

Les souverainistes dans l’opposition (France, Italie,) et au pouvoir en Pologne, en Hongrie ont appelé à des mesures de fermeture plus sévères des frontières, mais ils ont également été négationnistes (Donald Trump, Jair Bolsonaro, Alexandre Loukachenko en Biélorussie…). Négationnistes aussi là où ils influencent un gouvernement conservateur (Grande-Bretagne au début).

Les négationnismes nationaux (Pays-Bas, Suède, Biélorussie…) risquent d’avoir de graves effets de contamination internationale : cela relancera-t-il la pandémie dans des pays voisins sortant du confinement ?

6. Jusqu’à quel point l‘Europe saura-t-elle développer des actions concertées, positives et solidaires ?

Si elle se discrédite par le développement du chacun pour soi, cela aura des conséquences politiques, sanitaires et économiques :

Politiques : cela encouragera les replis nationaux, voire régionaux, sous la pression des mouvements souverainistes qui prendront de l’ampleur et / ou contamineront les programmes des partis démocratiques.

Sanitaires et écologiques : les grands problèmes sont globaux et ne peuvent être traités efficacement que par des coopérations. Les souverainistes veulent détruire l’Union européenne et les instances internationales. Cela paralyserait durablement le traitement des multiples défis majeurs auxquels nous sommes et seront confrontés.

Au contraire, si l’Union européenne ou une partie des États européens réussit à agir de concert face à la pandémie et ses conséquences, cela aura des effets positifs du point de vue sanitaire, et pourrait faciliter une relance de l’idée d’une Europe des citoyens et non plus seulement des affaires.



[1] Environ 90 % des Français avaient confiance dans les scientifiques fin 2019, selon Harris Interactive pour Pergamon (décembre 2019).

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