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Petit Traité de cyberpsychologie

Petit Traité de cyberpsychologie
TISSERON Serge , « Petit Traité de cyberpsychologie », Le Pommier, 2018.

Les robots se multiplient et tout porte à croire que cette tendance va se poursuivre, bref nous entrons dans l’ère de la robotique quotidienne. Il en résultera de nombreux bouleversements, petits ou grands qui tiendront à cette cohabitation annoncée avec les machines et aux interactions journalières que nous aurons demain avec les robots, comme aujourd’hui avec nos semblables. Pour penser cette nouvelle ère, il nous faut d’abord lever les ambiguïtés qui nous font prêter facilement aux robots des caractéristiques humaines ou à l’inverse, nous rendent aveugles à leurs spécificités. Et c’est l’intérêt de cet ouvrage écrit par un psychiatre, cofondateur de l’Institut pour l’étude des relations hommes-robots (IERHR), que cette réflexion sur les mots pour appréhender ces mutations à hauteur d’homme.

À un moment où l’intelligence artificielle suscite quantité d’analyses techniques, économiques, juridiques ou philosophiques, cet essai, sous la forme d’un dictionnaire dont les entrées nous parlent plus souvent de l’homme que des robots, traite avec la compétence du psychiatre, mais aussi légèreté et souvent humour, de la proximité qui nous attend avec ces intelligences étrangères. Cela commence par un postulat important qu’il nous arrive d’oublier : en la matière l’apparence change tout. Autant l’arrivée de mécanismes robotisés pour conduire un véhicule, contrôler un processus industriel ou encore nous influencer par l’intermédiaire d’un smartphone se fera subrepticement, même si les changements induits sont importants ; autant l’interaction avec un humanoïde robot doté d’une structure inspirée de l’humain, voire d’un androïde copie d’un corps, doté d’un regard et du langage, y compris de mouvements expressifs, sera à l’origine de perturbations beaucoup plus immédiates et de nature à affecter directement notre perception de nous-mêmes et nos relations avec nos semblables.

Bien sûr, certaines entrées de ce dictionnaire nous éclairent sur des aspects plus directement liés au robots, qu’il s’agisse d’agents conversationnels (chatbots), de partenaires collaboratifs (cobots), de clones d’humains existants ou ayant existé (« géminoïdes »), et les incidences qui découleront de leur diffusion. Mais l’essentiel du message est ailleurs. L’auteur nous invite à reconnaître le poids de l’anthropomorphisme et notre propension à y succomber dans les relations que nous avons avec les robots. Quantité des mots passés en revue trahissent cet atavisme, et c’est naturellement le cas pour le premier d’entre eux, l’« intelligence », mot désormais distribué à tout-va, au point qu’il est de plus en plus difficile d’en faire une caractéristique propre à notre espèce. Mais après lui, il est question des émotions que nous prêtons à ces automates comme l’autonomie, l’empathie, le désir de liberté ou encore la souffrance. Au chapitre des sentiments que nous pourrions éprouver, c’est toute la palette des relations humaines qui défile avec l’attachement, la confiance, la maltraitance, la sexualité ou la satisfaction narcissique d’un regard perpétuellement admiratif.

Dans ce contexte, c’est au mot « éthique » que nous nous attacherons car, en contrepoint à un droit des robots qui céderait à la tentation anthropomorphique, l’auteur reprend ici quelques principes [1] qui devraient apporter les garanties nécessaires aux humains dans leur face-à-face avec les robots. Par exemple, la dignité parce qu’il sera de plus en plus difficile de distinguer si nous nous adressons à un robot ou à un être humain et que cela compte. De même du respect de la liberté de chacun, car il y aura des risques d’attachement à ces organismes artificiels à la fois dépendants et attentifs à nos désirs. Or cet ami ne sera ni autonome ni doué d’une volonté propre, il relèvera d’un écosystème qui le contrôlera et auprès duquel il sera un véritable mouchard. Et puis ces robots seront des maîtres de la simulation et, à ce titre, ils nous enfermeront dans le monde confortable de ce qui est à tout moment convenu ou attendu, provoquant un risque de dérive qui s’étendra à nos relations avec les autres humains, et celui d’une société normée autour de la simulation comme norme sociale et la mise en scène permanente de notre vie quotidienne.

Tout au long de ces lignes, l’auteur nous invite à ne pas sous-estimer les mythes. Ils ont le pouvoir de transformer la réalité ; en l’occurrence le mythe de la toute-puissance de l’homme qui, à l’égal d’un dieu, aurait créé un être à son image est non seulement faux, il est également dangereux. Cette narration nie l’asymétrie fondamentale entre le robot programmé, et en permanence connecté et contrôlé par une intelligence centralisée avide des données intimes de ses usagers, et les humains autonomes, libres et solitaires. Mais elle se développe dans l’imaginaire collectif au risque d’entretenir la confusion et de servir les fins des entreprises qui veulent acquérir une connaissance de plus en plus fine de notre intimité pour en tirer parti sans se soucier des conséquences à venir et sans qu’un minimum de contrôle social ne s’y oppose.



[1] Ces principes sont disponibles sur le site de la Fondation http://www.ierhr.com

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