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Géopolitique des pôles. Vers une appropriation des espaces polaires ?

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Géopolitique des pôles. Vers une appropriation des espaces polaires ?
LASSERRE Frédéric , CHOQUET Anne et ESCUDÉ-JOFFRES Camille , « Géopolitique des pôles. Vers une appropriation des espaces polaires ? », Le Cavalier bleu, 2021.

Les changements climatiques qui bouleversent les milieux polaires ont attiré l’attention sur les pôles : recèlent-il des ressources qui seraient exploitables ? La fonte de la banquise ouvrirait-elle des nouvelles voies maritimes ? Joueront-ils un rôle dans la géopolitique mondiale ? Telles sont quelques-unes des questions abordées par les auteurs, géographes et juriste, dans ce livre.

Les régions polaires sont marquées par une fonte accélérée de la banquise dans l’Arctique, qui est fortement réduite en été (mais où demeure une banquise permanente) d’où, observent les auteurs, des scénarios envisageant sa disparition pendant l’été, tandis qu’elle fond au large de l’Antarctique au cours de l’été austral. Si la fonte de la banquise ne provoque pas de hausse du niveau marin, en revanche celle de la glace terrestre au Groenland et en Antarctique, en provoque une. Quant à la fonte du pergélisol, elle est aussi inquiétante car elle libère du CO2 et du méthane. Les pôles suscitent un intérêt croissant des scientifiques car ils sont un terrain d’observation de la dynamique du changement climatique (des forages sont effectués dans les glaces pour tester les modèles climatiques). Une intense coopération scientifique internationale s’est développée dans ces régions : entre les huit États arctiques (Canada, Danemark qui exerce sa souveraineté sur le Groenland, États-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Russie et Suède) qui font partie du Conseil de l’Arctique, et en Antarctique à travers le traité sur l’Antarctique (signé à Washington en 1959).

Les ressources naturelles supposées exister dans les régions polaires sont l’objet de spéculations périodiques. Leur existence est avérée et certaines sont exploitées depuis longtemps, comme le charbon au Svalbard qui appartient à la Norvège, le nickel en Sibérie, le pétrole en Alaska, le fer en Suède, etc. La fonte de la banquise laisse espérer la possibilité d’exploiter des nouvelles ressources minérales (comme des terres rares) ou des hydrocarbures, notamment des gisements offshore, et une expansion de la pêche mais, comme le soulignent les auteurs, ces perspectives sont souvent hasardeuses car les conditions d’exploitation seraient coûteuses et difficiles. La situation est plus simple dans l’Antarctique dans la mesure où le traité de l’Antarctique (et son protocole additionnel de Madrid de 1991) interdit l’exploitation des ressources.

Peut-on s’approprier des zones polaires ? La question n’est pas vaine, soulignent les auteurs, car elle est nécessairement évoquée lorsqu’il s’agit de l’exploitation de ressources et de trafic maritime. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer (dite de Montego Bay, conclue en 1982 et que les États-Unis n’ont pas ratifiée) a fixé le régime juridique des espaces maritimes. Elle définit notamment : la souveraineté des États côtiers (12 milles nautique au large de leur côtes), les zones économiques exclusives (ZEE, 200 milles à partir de la ligne de base) où l’État riverain a la souveraineté économique, et les conditions d’extension du plateau continental d’un État. En plantant un drapeau russe sous-marin au pôle Nord, en 2007, la Russie a semblé vouloir lancer une course à l’appropriation des espaces maritimes de l’Arctique, par extension des plateaux continentaux des États riverains. En fait les revendications se sont calmées et les États l’ont négociée avec l’organisme des Nations unies chargé de l’application du droit de la mer en la matière, sur la base de données hydrographiques. En Antarctique, la situation est simple car les revendications territoriales des États sont « gelées » en vertu du traité de Washington (la France revendiquant la souveraineté sur la Terre Adélie où est implantée la base Dumont d’Urville gérée par l’Institut polaire français Paul-Émile-Victor), ce qui n’exclut pas des revendications d’extension des plateaux continentaux, notamment par la France au large des Kerguelen.

La gouvernance des pôles est de fait marquée par la coopération instituée au pôle Sud par le traité de l’Antarctique signé initialement par 12 États, dont la France ; aujourd’hui 59 pays et organisations internationales sont des parties au traité, les réunions consultatives sont le pilier de la gouvernance des activités sur le continent qui est un sanctuaire consacré à la science. Le protocole de Madrid a renforcé le traité, en particulier sur les questions de la protection générale de l’environnement. La situation est plus complexe dans l’Arctique où des bases militaires ont parfois été installées. Le Conseil de l’Arctique, dont sont membres permanents les huit États ayant la souveraineté de territoires au nord du Cercle polaire, gère les intérêts communs dans la région, notamment la coopération scientifique et l’environnement ; des « observateurs » (38 en 2020, 13 États dont la France, la Chine et le Japon, et des organisations internationales) peuvent participer à certaines réunions. N’ayant pas de rôle juridique, il est davantage un club, comme le regrettait l’ancien Premier ministre Michel Rocard, qui fut ambassadeur des Pôles, tout en jouant un rôle dans le dialogue avec les populations autochtones qui y sont représentées.

Si les activités économiques sont interdites en Antarctique (hormis la pêche dans certaines zones), elles sont anciennes dans l’Arctique (la mine de fer de Kiruna en Suède est exploitée depuis 1898). La pêche est, en principe, encadrée par des conventions internationales qui ne sont pas toujours respectées (notamment pour le krill en Antarctique). La navigation dans les mers polaires est en expansion, notamment sous la pression d’une offre touristique. Certains scénarios envisagent l’ouverture de nouvelles routes maritimes (qualifiées parfois d’autoroutes !) dans le Nord, qui emprunteraient soit le détroit de Behring, soit le passage du Nord-Est en longeant la Sibérie, l’océan Arctique étant supposé libre de glaces une bonne partie de l’année. Ce passage, auquel s’intéresse en particulier la Chine, épargnerait un parcours de plusieurs milliers de kilomètres au transport de fret entre l’Asie et l’Europe, en évitant le transit par Suez. Les auteurs ont des doutes sur la rentabilité économique de ces voies maritimes, qui ne seront jamais libres de glace toute l’année et qui devront être sécurisées par des brise-glace et ne seront donc pas des autoroutes (un code polaire est supposé encadrer cette navigation).

Ce livre a l’intérêt de mettre en évidence les vrais problèmes que posent les zones polaires qui sont souvent mises sous les projecteurs par l’actualité : menaces du réchauffement climatique, perspectives optimistes d’exploitation de nouvelles ressources, risques de tensions politiques en Arctique, ambitions de la Chine. Les auteurs ont le mérite de les aborder avec prudence et de montrer que dans ces régions difficiles, qui resteront froides, il ne faut s’attendre ni à des miracles économiques ni à de graves conflits ayant pour origine des revendications territoriales. On formulera toutefois deux regrets : les auteurs ne font allusion ni à la revendication récurrente de son indépendance par le Groenland (on se souvient que le président Trump avait proposé au Danemark de le racheter comme s’il s’agissait d’un immeuble de Manhattan), ni aux activités de recherche de l’Institut polaire français Paul-Émile-Victor.

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