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Géopoliculture. Histoires et pouvoirs alimentaires dans le monde

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Géopoliculture. Histoires et pouvoirs alimentaires dans le monde
ABIS Sébastien , « Géopoliculture. Histoires et pouvoirs alimentaires dans le monde », IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) éditions, 2020.

Cet ouvrage, signé de Sébastien Abis, désormais l’un des grands spécialistes français de la géopolitique de l’agriculture et de l’alimentation, constitue un recueil de ses chroniques et autres interviews publiées dans le journal L’Opinion. Édité à la fin de l’année 2020, l’ouvrage suggère à son lecteur de prendre un peu de hauteur et la mesure des effets de la crise sanitaire sur le secteur agricole, sur l’alimentation, sur la robustesse et l’impérieux besoin d’agriculteurs performants. L’originalité de ce livre réside dans le choix de s’inscrire dans un large spectre, allant du champ à la table, du national à l’international, en passant par les caractéristiques des produits, leur histoire et leurs modes de consommation, tout en se situant dans un futur qui, il faut bien le dire, et c’est pour ainsi dire ce qui ressort une fois refermé le livre, apparaît bien incertain.

Divisé en cinq parties d’égale importance, l’ouvrage rappelle, presque à chacune de ses pages, combien l’agriculture, la production, même celle venant d’horizons géographiques lointains, forment le support de l’existence des hommes et des femmes. Dès le premier texte, Sébastien Abis insiste sur ce point et montre que, finalement, en pleine crise sanitaire du printemps 2020, la France n’a pas eu à souffrir de pénuries et que la dimension anxiogène, qui suscita dans la population beaucoup de questionnements quant à l’aptitude du pays à garantir les chaînes d’approvisionnement, n’a pas eu de répercussions concrètes. Les Français ont pu manger sans contraintes particulières. D’où cette expression fort appropriée : « dans chaque assiette, un agriculteur », même si l’auteur n’oublie pas le rôle crucial joué par les autres acteurs des filières, qu’ils soient transformateurs ou distributeurs, les liaisons étant entretenues par un dispositif logistique bien structuré.

Les incursions que Sébastien Abis effectue dans des problématiques aussi diverses, mais d’une brûlante actualité, que l’eau, l’environnement ou la géopolitique de l’agriculture, sont menées de main de maître ; elles visent et touchent juste. Avec, parfois, une dose d’humour, comme lorsqu’il traite du cas de la mangue (« un plaisir coupable », dans la partie II), fruit aux multiples vertus — y compris médicales — mais qui, ô combien, illustre les tensions persistantes entre les qualités nutritives qu’on lui attribue et la vision de l’importation d’un produit qui participe du changement climatique.

La partie III traite de l’Europe. Analyse bienvenue, tant l’Union européenne tente de prendre un tournant somme toute complexe, à l’échelle globale comme à celle de certains États membres, tels les Pays-Bas ou la Roumanie. L’auteur propose aussi de rebaptiser la PAC (politique agricole commune) en conservant les lettres, mais en en changeant le sens : « politique alimentaire citoyenne ». Il ne fait guère de doute, sur ce thème, que Sébastien Abis offrira à ses contradicteurs de quoi émettre une critique sur sa proposition.

Toute la partie IV est passionnante. En quelques pages, l’auteur brosse un panorama des risques alimentaires encourus par certaines nations (Liban, Nigeria, Iran) et des stratégies déployées par d’autres pour justement desserrer les contraintes d’approvisionnement (Maroc, Turquie, Qatar). C’est dans cette partie que l’on trouve une vision de la Chine qui devra nécessairement faire l’objet d’approfondissements dans les années à venir, puisque ce pays, aux ambitions hégémoniques désinhibées, entend peser sur la définition des normes.

La dernière partie de l’ouvrage permet de se faire une idée de ce que nous réserve le futur proche. Et Sébastien Abis offre un panorama des paramètres qui occasionneront des mutations structurelles de premier plan. Parmi eux, la mer. En effet, la mer et les océans apportent leur contribution aux grands équilibres alimentaires de la planète, par le truchement des produits qu’ils renferment, c’est-à-dire les poissons consommables. Mais il ajoute que les produits de la mer passeront de plus en plus par cet outil qu’est l’aquaculture, qui représente 80 millions de tonnes de produits halieutiques, pour un montant de 250 milliards de dollars US. L’auteur n’oublie pas de rendre hommage au travail des femmes dans l’agriculture qui, silencieusement dit-il, apportent une contribution décisive à la production et donc à l’approvisionnement nourricier du monde. Le volet sanitaire n’est pas écarté de la vision du monde, puisque l’obésité est traitée de manière fort intéressante, pathologie que l’auteur qualifie d’épidémie mondiale.

Cette succession de chroniques réunies dans cet ouvrage contient en réalité un message, que les lecteurs partageront pleinement ou pas, selon les appartenances doctrinales. Ce message se situe dans le dernier texte. L’auteur indique en effet que les « agriculteurs sont les soldats de la sécurité alimentaire », qu’ils sont les contributeurs nets de la paix et de la stabilité, quel que soit le lieu géographique à partir duquel ils produisent. C’est précisément lorsque l’on empêche un agriculteur de cultiver, d’élever, de se rendre sur son champ ou dans son étable, soit par manque de revenu, soit par le biais d’un exode rural engendré par un conflit militaire, que l’insécurité alimentaire surgit, s’installe parfois durablement. Il n’est donc pas surprenant de voir écrit sous sa plume le vibrant hommage qu’il rend aux agriculteurs français. On ne peut qu’acquiescer. L’auteur sait pourtant que le monde social, du moins l’une de ses franges, contestera cette vision de l’agriculture française. Il s’ensuit que Sébastien Abis nous invite à faire entendre ce message, à le colporter le plus loin et largement possible : la France, une grande puissance agricole ? Oui, et alors, c’est plutôt une bonne nouvelle, dans un contexte incertain, anxiogène et rempli d’idées reçues.

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