Tribune

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Puis viendra l’ubérisation d’Uber (1/2)

Plusieurs fois annoncés en déclin, la Silicon Valley et les États-Unis imprègnent de nouveau un modèle au monde : « la plate-forme monopole ». Après les big companies de l’énergie, de la finance ou de la production industrielle, se développent de nouveaux monopoles. Avec raison, Evgeny Morozov [1] soulève quelques questions essentielles quant à cette idéologie. Mais quel pays au monde a financé sur des budgets publics les deux piliers des mutations que nous observons : le GPS (Global Positioning System) et l’Internet ? S’agit-il d’un juste et simple retour sur investissement ?

Pourtant, depuis des années, au cœur du numérique se forge une autre vision du monde. Utilisant les mêmes technologies, Linux n’est pas né aux États-Unis, Open Street Map n’est pas né aux États-Unis, le bitcoin non plus [2]. Néanmoins, aucun État n’incarne, n’abrite, ne protège, ne développe une des principales alternatives aux monopoles : les réseaux distribués. Et si l’Europe redevenait une terre de prophétie, de rêve pour l’humanité ? Elle a tous les talents, toute l’histoire et toutes les raisons d’être la terre de l’ouverture et des communs.

Source : EBA (Euro Banking Association) Working Group on Electronic and Alternative Payments, Cryptotechnologies as Major IT Innovation and Technical Change Agent, Paris : EBA, 11 mai 2015. URL : https://www.abe-eba.eu/downloads/knowledge-and-research/EBA_20150511_EBA_Cryptotechnologies_a_major_IT_innovation_v1_0.pdf. Consulté le 9 octobre 2015.

Ni particulier ni professionnel

Le Conseil national du numérique (CNNum) propose d’utiliser le faisceau d’indices [3] pour déterminer si un particulier se comporte comme un particulier ou comme un professionnel déguisé pour gérer et éventuellement commercialiser son appartement, sa voiture, etc. En instaurant plusieurs critères combinés pour esquisser des « zones de comportement » au lieu de frontières binaires, le CNNum cherche à représenter la complexité du monde actuel. Un particulier peut louer son bien sans être un hôtelier jusqu’à certaines limites. Ces propositions sont sans doute indispensables pour raccrocher les institutions, le droit, la fiscalité aux pratiques quotidiennes des citoyens et aux plates-formes qui se sont constituées ces 10 dernières années. Pourtant, il se pourrait que nous ne soyons qu’au début de la transition vers une nouvelle ère (qui dit transition dit, après la transition, de nouveau une certaine stabilité, une phase post-transition ; et si nous étions perpétuellement en transition ?).

Dans une société très compartimentée socialement, professionnellement, le numérique questionne, supprime et permet d’investir de nouveaux comportements sociaux « sans rien demander à personne ». Pour maximiser l’usage de certains biens privés à des fins économiques (Airbnb, UberPop), sociales (couchsurfing) ou financières (crowdfunding)…, l’individu déploie des activités sur des plates-formes numériques. En faisant cela, il se « fractalise », devient un peu plus professionnel (ce mot ne convient pas, mais pour le moment, il n’y en a pas d’autre) ; professionnel tout en restant « autant » particulier. Ce n’est pas une substitution, mais une addition. Ses champs de compétence, d’action s’enrichissent, il est à la fois particulier et professionnel — d’où la pertinence des propositions du CNNum. Et s’enclenche alors une appétence pour poursuivre l’exploration, pas forcément pour des raisons économiques, mais parce que nous sommes formés pour explorer et que des plates-formes nous y poussent.

En pratiquant au quotidien de plus en plus ce jonglage entre les anciens compartiments et les nouvelles pratiques, les citoyens questionnent toutes les cloisons dans le domaine du travail et de l’entreprise. À l’évidence, le numérique offre des capacités d’exploration inédites dont les vitesses d’évolution dépassent largement celles des domaines qu’il perturbe. Ce gradient est visible à travers de nombreux événements :
— les conflits entre les acteurs historiques et les plates-formes ;
— les bénéfices et croissances des plates-formes, et leur caractère monopolistique ;
— les difficultés de compréhension, pour certains, des phénomènes trop rapides.

Pour autant, l’ère qui commence ne semble pas prendre son temps. Déjà des plates-formes numériques encore plus « disruptives » pour les acteurs et secteurs historiques se construisent. Elles portent en elles d’énormes possibilités et risques. L’Europe pourrait y jouer un rôle majeur en les plaçant aux frontières de l’innovation. La Silicon Valley a mis en œuvre la première génération de plates-formes. L’Europe devrait dès maintenant se placer au cœur de la deuxième génération.

La deuxième génération de plates-formes

Il est temps d’ubériser Uber avec la seconde génération. Pour cela, retenons toujours le principe de plate-forme. Chaque jour, chaque personne, chaque minute, des assistants numériques répondent à des questions, donnent accès à des services, connectent, alimentent. Les plates-formes se structurent et se renforcent. Mais intégrons deux nouveaux principes :
1) supprimons la centralité de la plate-forme,
2) organisons une production automatisée de communs [4].

Les plates-formes de première génération sont centralisées, ce qui permet de faire correspondre l’offre et la demande. Leur limite est qu’elles imposent leur mode de fonctionnement aux utilisateurs des deux côtés. La deuxième génération de plates-formes repose au contraire sur une logique décentralisée. Ainsi, le bitcoin repose sur la technologie du blockchain, un grand « livre comptable », qui regroupe toutes les transactions réalisées avec des bitcoins. Ce livre est répliqué sur toutes les machines des utilisateurs, ce qui garantit que chaque transaction a bien eu lieu. Le système est donc « pair à pair », car chaque ordinateur est à la fois client et serveur. Cette technologie permet donc de mettre en relation sans structure centrale, d’engager les utilisateurs en leur donnant accès aux ressources créées par l’activité. Elle ouvre de ce fait de nouvelles possibilités pour les plates-formes.

C’est sur ce concept qu’a été créée La Zooz, start-up israélienne : elle intègre le blockchain dans un service de covoiturage pour des déplacements quotidiens. Elle permet ainsi de supprimer la logique de centralité présente sur d’autres plates-formes (comme Blablacar). Les usagers échangent des tokens (jetons d’authentification) que les conducteurs qui ont accepté de se faire tracer produisent en se déplaçant. La Zooz met en œuvre une solution séduisante pour inciter les premiers utilisateurs (early adopters) à rejoindre la plate-forme. En effet, plus les utilisateurs arrivent tôt, plus ils seront récompensés avec des tokens. Cette astuce permet, en théorie, d’accélérer l’engagement, permettant de créer une masse critique suffisante pour assurer le fonctionnement de la plate-forme. Les tokens étant créés, ils peuvent être utilisés comme monnaie entre les usagers et pour prendre des parts du capital de La Zooz. Il faut voir La Zooz comme une première tentative de plate-forme plus horizontale.

Le blockchain pourrait être utilisé dans différents secteurs et deux récents rapports ont mis en avant son potentiel pour le secteur bancaire [5]. Certains responsables de ce secteur redoutent même que cette technologie entraîne la disparition de certains intermédiaires de l’industrie bancaire [6]. Des craintes similaires commencent à émerger dans le monde de l’assurance [7].

Ces plates-formes, qui n’en seraient plus réellement, produiraient également des communs, sources de connaissances, d’innovations, de nouveaux marchés, pour toutes les forces créatrices présentes dans les entreprises, les pouvoirs publics, les agences, les laboratoires. Les communs, qui ont largement été décrits dans le récent rapport du CNNum, Ambition numérique [8], apportent un nouveau levier pour innover.

L’Europe a dans son ADN les communs et le blockchain. Ces plates-formes de deuxième génération apporteraient une troisième voie complémentaire au public et au privé. Elles seraient structurellement outillées pour affronter les plates-formes actuelles en délivrant des services de qualité aux citoyens tout en accompagnant les transformations en cours.

Source : cette note est issue du blogLes Transports du futur, 12 juillet 2015. URL : http://transportsdufutur.ademe.fr/2015/07/viendra-luberisation-duber.html. Consulté le 9 octobre 2015. Un deuxième volet sera publié le 14 octobre 2015. URL : https://www.futuribles.com/base/article/puis-viendra-luberisation-duber-22/



[1] Morozov Evgeny, Pour tout résoudre, cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique, Limoges : Fyp, septembre 2014, 358 p. Voir l’analyse publiée par Futuribles, URL : https://www.futuribles.com/fr/base/bibliographie/notice/pour-tout-resoudre-cliquez-ici-laberration-du-solu/

[2] Le bitcoin est un protocole informatique, déterminant un système de paiement électronique décentralisé dont les coûts et les risques sont répartis entre les différents utilisateurs. Ce système permet de créer des comptes « utilisateur » et de réaliser des transactions. Sur ce sujet, voir par exemple : Désaunay Cécile, « Les monnaies virtuelles au-delà du bitcoin : quelles perspectives? », Analyse prospective, n° 172, 22 septembre 2014, Futuribles International. URL : https://www.futuribles.com/fr/base/document/les-monnaies-virtuelles-au-dela-du-bitcoin-quelles/. Consulté le 9 octobre 2015.

[3] Voir Delsol Emmanuelle, « Il faut des seuils requalifiant les services pair-à-pair industrialisés de type Uber, préconise Benoît Thieulin du CNNum », L’Usine digitale, 30 juin 2015. URL : http://www.usine-digitale.fr/editorial/il-faut-des-seuils-requalifiant-les-services-pair-a-pair-industrialises-de-type-uber-preconise-benoit-thieulin-du-cnnum.N339052. Consulté le 9 octobre 2015.

[4] Sur ce sujet, voir par exemple : Lessig Lawrence, « Code Is Law: On Liberty in Cyberspace », Harvard Magazine, 1er janvier 2000. URL : http://harvardmagazine.com/2000/01/code-is-law-html. Consulté le 9 octobre 2015.

[5] The Fintech 2.0 Paper: Rebooting Financial Services, rapport de Santander InnoVentures, Oliver Wyman et Anthemis Group, 2015. URL : http://santanderinnoventures.com/wp-content/uploads/2015/06/The-Fintech-2-0-Paper.pdf ; et Deep Shift: Technology Tipping Points and Societal Impact, Genève : Forum économique mondial, 2015. URL : http://www3.weforum.org/docs/WEF_GAC15_Technological_Tipping_Points_report_2015.pdf. Consultés le 9 octobre 2015.

[6]Arnoux Patrick, « L’ubérisation des banques. Les banques de détail assiégées par les Fintech et les Gafa », Le Nouvel Économiste, 30 septembre 2015. URL : http://www.lenouveleconomiste.fr/les-banques-de-detail-assiegees-par-les-fintech-et-les-gafa-28241/. Consulté le 9 octobre 2015.

[7] Mainelli Michael et von Gunten Chiara, Chain of a Lifetime: How Blockchain Technology Might Transform Personal Insurance, Londres Z/Yen Group / Long Finance, décembre 2014. URL : http://www.longfinance.net/images/Chain_Of_A_Lifetime_December2014.pdf. Consulté le 9 octobre 2015.

[8] Ambition numérique. Pour une politique française et européenne de la transition numérique, Paris : CNNum, juin 2015. URL : http://contribuez.cnnumerique.fr/sites/default/files/media/CNNum--rapport-ambition-numerique.pdf. Consulté le 9 octobre 2015.