Note de veille

Institutions - Société, modes de vie

Croyances à la carte chez les jeunes Français : quelles perspectives ?

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En septembre 2021, l’hebdomadaire La Vie  publie une analyse détaillée des convictions religieuses et spirituelles des moins de 30 ans. Reprenant les chiffres de ces dernières années, l’article rappelle d’abord que la place prise par les religions institutionnelles européennes classiques s’est nettement réduite dans la vie des jeunes Français ces dernières décennies. En 2018, 64 % des individus de moins de 30 ans se déclaraient sans religion.

En revanche, et paradoxalement, La Vie nous apprend que le niveau de croyances de tout ordre dans cette même tranche d’âge est important. Ainsi, 47 % des 18-29 ans pensent qu’il y a une vie après la mort, 33 % croient en la réincarnation. En 2020, un sondage Ifop pour Femme actuelle repris par l’hebdomadaire insiste, quant à lui, sur l’engouement majeur pour les parasciences chez les Français ; 58 % de la population interrogée déclare croire au moins à une de ces disciplines : l’astrologie, les lignes de la main, la sorcellerie, la voyance, la numérologie ou la cartomancie. Un curieux glissement s’opère donc. Si en 2021, 51 % des Français disent ne pas croire en Dieu contre 66 % des interrogés qui se disaient croyants en 1947, la croyance dans l’existence d’un enfer ou d’un paradis est, elle, en forte hausse depuis 40 ans (jusqu’à + 21 points chez les jeunes de 18 à 29 ans entre 1981 et 2020 pour la croyance en l’enfer). D’après Claude Dargent, chercheur en sciences sociales, cité par La Vie, « l’adhésion à ces différentes croyances est supérieure chez les 18-29 ans à ce qu’on constate chez leurs aînés, et augmente plus vite chez eux que dans le reste de la population ».

Ce phénomène est en réalité bien connu outre-Atlantique puisqu’il est étudié comme une catégorie sociologique à part entière aux États-Unis et au Brésil, depuis déjà plusieurs années. Les « SBNR » (Spiritual But Not Religious) représentaientun quart des jeunes de 18 à 29 ans en Amérique du Nord en 2017.

Pourquoi une telle profusion de croyances ?

Le succès de ces croyances hétéroclites n’est pas nouveau, il s’observe depuis la fin des années 1980. Il s’explique par une conjonction de facteurs historiques et sociologiques. D’abord, ces croyances seraient nées d’un « effet supernova » selon le philosophe canadien Charles Taylor. « L’astre » religieux traditionnel et vieillissant aurait explosé, usé par le temps, donnant naissance à une infinité de croyances et spiritualités. Ensuite, cette aspiration des jeunes adultes à se forger une spiritualité à la carte fait écho aux phénomènes d’individualisation et de quête identitaire que l’on observe à plus grande échelle dans les civilisations occidentales. En piochant dans différentes traditions les croyances qui leur conviennent le mieux, les jeunes individus se façonnent des convictions qui leur ressemblent. Souvent, ces dernières répondent mieux aux nouvelles attentes de la jeunesse (luttes féministes, environnementales, identités sexuelles, de genre, etc.), ce que n’ont pas su faire les Églises traditionnelles. Les institutions traditionnelles semblent perdre de leur pertinence auprès des nouvelles générations, qui leur préfèrent alors un mélange de philosophie orientale, chamanisme, occultisme, méditation ou encore sorcellerie [1]

Cette effervescence n’a bien sûr pas échappé aux lois du marché. Sur les réseaux sociaux, de nouveaux influenceurs spirituelsparticipent de la diffusion massive — mais aussi de l’acceptation sociale — de ce pot-pourri de traditions, de rites et d’expériences soi-disant transformatrices, par exemple en faisant la promotion de produits ou services (applications de méditation payantes, stages, formations, retraites…).

Quelles perspectives d’évolution et quels enjeux ?

Tout ceci pourrait paraître somme toute bénin, si La Vie ne tirait pas la sonnette d’alarme sur deux aspects. À l’échelle individuelle, ce foisonnement de croyances informelles favorise les risques d’emprise. La Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), l’organisme de lutte contre ces risques en France, alerte, de fait, sur leur développement. Entre 2015 et 2020, le nombre de saisines a augmenté de 40 % et seules 4 % des situations signalées ont été classées sans suite. Les mouvements qualifiés de « syncrétiques » par la Miviludes, c’est-à-dire combinant plusieurs doctrines, sont ceux qui ont connu la plus forte hausse en matière de signalements (53 en 2014, 270 en 2020).

À l’échelle collective, ces croyances hétéroclites pourraient aussi résonner avec des mouvements d’opposition politique, voire de groupes complotistes. C’est ce que sous-entend, en tout cas, une enquête Ifop en date de 2018, qui révélait une corrélation entre croyance à la voyance et au spiritisme et adhésion à des théories du complot. De fait, sans qu’un lien de causalité puisse être strictement établi entre ces deux phénomènes, il est possible d’établir un parallèle entre la remise en cause des institutions traditionnelles dans le domaine religieux et la remise en question des sources d’autorité dans d’autres domaines, observable, par exemple, dans le champ politique en France.

Reste à savoir si ce phénomène de « spiritualités sans religion » est réellement appelé à prendre plus d’ampleur dans les années à venir et, si oui, avec quelles implications effectives sur les structures sociopolitiques ? De tels mouvements pourraient-ils, à terme, devenir véritablement structurants dans les constructions identitaires, voire dans l’orientation sociale et politique des communautés ? Et donc, par exemple, avoir une influence sur la prise de décisions collectives, y compris au détriment d’arguments scientifiques ? Ou à l’inverse, resteront-ils au stade d’épiphénomènes éclatés et de démarches individuelles ? Sans que l’on puisse répondre avec certitude à ces questions, il est certain, dans tous les cas, que ces différents mouvements ont déjà une influence diffuse sur les valeurs et les comportements des individus.

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N.B. : l’auteur remercie Jean-François Mayer pour sa relecture éclairée et le partage de ses analyses sur le sujet.

Source : Kubacki Marie-Lucile, « Les “spirituels mais non-religieux”, chercheurs de dieux tous azimuts », La Vie, 8 septembre 2021. URL : https://www.lavie.fr/actualite/societe/les-spirituels-mais-non-religieux-chercheurs-de-dieux-tous-azimuts-76029.php. Consulté le 15 novembre 2021.



[1] Ce phénomène est corroboré par plusieurs autres études, dont ce sondage américain en date de 2020 auprès des jeunes de 13-25 ans : https://religionunplugged.com/news/2021/10/27/new-study-finds-values-gap-between-gen-z-and-religious-institutions

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