L’année 2024 s’est terminée dans le brouillard : feu la mondialisation et le « doux commerce » qui (selon Montesquieu) étaient gages de paix ; nous assistons à une brutale fragmentation du monde, à une multiplication des conflits armés et latents, à l’effondrement du multilatéralisme et des coopérations nécessaires pour faire face aux défis planétaires. Outre la guerre en Ukraine et la résurgence du conflit Est-Ouest, outre le conflit au Proche-Orient et le désir du « Sud global » de prendre sa revanche vis-à-vis d’un Occident hier dominant, nous voyons ce dernier, qui se réclamait de la démocratie, miné de l’intérieur par une perte de repères collectifs, l’absence de vision d’avenir et l’essor des populismes. Rien en cette fin d’année n’incite à l’optimisme. Encore faut-il, comme le recommandait Antonio Gramsci, « allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté [1] ». La revue Futuribles fera tout pour y inciter ses lectrices et ses lecteurs, convaincus que nous sommes qu’il n’y a pas de fatalité et que l’avenir dépendra ce qu’ils feront.
Gramsci croit au pouvoir des idées et, comme Alexis de Tocqueville (dont la philosophie est bien différente), que « la force collective des citoyens sera toujours plus puissante […] que l’autorité d’un gouvernement [2] », sous réserve, assurément, qu’elle s’éveille et se mette en mouvement. Nous publions dans ce numéro une interview d’Anna Colin Lebedev sur l’Ukraine, son identité et la volonté collective de sa population de résister à l’agression russe, et d’affirmer ses propres valeurs et son indépendance. Ce témoignage est saisissant et, tout comme l’élection de Donald Trump aux États-Unis, constitue un stimulant bienvenu pour que l’Union européenne (UE), surmontant ses dissidences, se dote des moyens indispensables à son autonomie et à sa puissance.
L’article de Jean-François Soupizet sur les géants du Net révèle la stratégie des Big Tech visant à consolider leurs positions acquises tout en étendant l’éventail de leurs activités dans les secteurs publics autant que privés. L’auteur montre ainsi le pouvoir grandissant qu’ils acquièrent vis-à-vis des États, sur la scène géopolitique, économique, sociale et culturelle. Il souligne toutefois les risques et vulnérabilités qu’entraîne cette superpuissance des acteurs du cyberespace. Outre la responsabilité incombant aux États et aux instances internationales dans la régulation de cet espace, il faut revenir sur la capacité des citoyens à être pleinement acteurs dans la fabrique de la société et celle du monde de demain. Malgré les critiques souvent fondées adressées à l’École, l’article de Najat Vallaud-Belkacem, s’appuyant sur son expérience comme ministre de l’Éducation nationale, montre les défis auxquels celle-ci est confrontée, les expérimentations qui y ont été lancées et le bénéfice que l’on peut en tirer aux plans individuel et collectif.
Après les piteux résultats des récents sommets sur la biodiversité (Cali) et le climat (Bakou), nos lecteurs liront avec plaisir la synthèse de la démarche prospective exemplaire menée sur la pêche et l’aquaculture en France à l’horizon 2050, qui décrit cinq scénarios et les stratégies pouvant être adoptées compte tenu des éventuelles ruptures, un exercice à poursuivre dans le cadre de la Décennie de l’océan (2021-2030). Ils liront aussi l’article de Dominique Finon en réponse à la question : l’UE peut-elle encore espérer relancer une industrie du photovoltaïque face à la suprématie des entreprises chinoises ? Selon l’auteur, n’en déplaise à Enrico Letta et Mario Draghi, et à leur objectif de nouvelle stratégie industrielle européenne, « le jeu n’en vaut pas la chandelle ».
N’en tirons pas trop vite la conclusion que l’UE, face aux deux géants que sont les États-Unis et la Chine, est irrémédiablement condamnée au déclin, et la France, malgré le chaos suscité par les élections législatives de 2024 et l’essor des populismes, incapable de surmonter la crise qu’elle traverse. Pascal Boniface montre que, en dépit des anticipations alarmistes qui se sont multipliées, elle a réussi à faire des jeux Olympiques et Paralympiques un succès mondialement reconnu. Quelle image de la France conserveront ses partenaires dans le monde : celle de la performance ou celle du chaos ? Il s’est en effet avéré, notamment avec l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis alors que les économistes saluaient les bonnes performances économiques du pays, que le ressenti des électeurs l’emportait sur la réalité. N’en est-il pas de même dans d’autres pays, comme le montre l’article d’Olivier Galland sur le pouvoir d’achat et le bien-être ?
La revue Futuribles adresse à ses lectrices et lecteurs ses meilleurs vœux pour l’année 2025, en souhaitant qu’ils trouveront dans ses colonnes des matériaux féconds et utiles à leurs propres réflexions et actions.