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Anticipation in the Service of Action

This article is published in Futuribles journal ,

Voici plus de 20 ans Patrick Viveret s’interrogeait : « Pourquoi ça ne va pas plus mal ? », titre d’un livre remarquable et tonique [1]. Il soulignait les aberrations d’un modèle de développement qui, à ses yeux, se traduisait par une détérioration de nos rapports avec la nature, avec nous-même et avec la société. Se référant à deux maux relevés en 1930 : celui d’un « malaise dans la civilisation » (Freud) et celui d’une « dépression nerveuse universelle » (Keynes) — que l’auteur estimait « propices à l’émergence d’idéologies totalitaires » —, Patrick Viveret, après une juste critique de notre manière de considérer la richesse, soulignait, en 2005, que le problème essentiel n’était pas dans l’ordre de l’avoir (et la peur de manquer), mais plutôt dans celui de l’être (donc du désir). Son livre ne s’arrêtait pas là puisqu’il plaidait ensuite pour un changement radical de société dont il nous invitait à être les acteurs : il proposait de substituer au sentiment que nous sommes victimes, la conscience de nos responsabilités, afin nous devenions tous les acteurs d’une nouvelle ère.

Mais depuis 20 ans, ça va manifestement plus mal : nos contemporains semblent de plus en plus inquiets vis-à-vis de l’avenir, que ce soit en raison du contexte géopolitique, des risques pesant sur la planète, des incertitudes sur la croissance et l’emploi… La peur est encore plus vive qu’auparavant et le risque donc évident que nos contemporains, notamment en France, attendent des prochaines élections l’arrivée d’un sauveur…

Cette situation m’incite, dans ce dernier éditorial, à rappeler la raison d’être de la revue Futuribles. Compte tenu, en effet, des bouleversements en cours dans le monde, de la destruction des écosystèmes, des changements technologiques et sociaux, et d’une médiatisation abusive des faits divers, il me paraît plus que jamais nécessaire de revenir sur les questions essentielles : celles de l’avenir à long terme qu’il nous incombe d’explorer et de construire, donc de ce qui peut advenir et de ce que nous pouvons faire.

Quant à l’exploration du futur, comme l’avenir n’émerge pas du néant, il nous revient d’abord d’essayer de discerner les tendances lourdes et émergentes, ainsi que les incertitudes majeures inhérentes aux évolutions actuelles. Tel est le rôle de la vigie, opérant à différents niveaux géographiques en tenant compte des faits comme des acteurs. C’est une des fonctions principales de l’association Futu­ribles International, sur laquelle se fonde ensuite la construction de scénarios illustrant les futurs possibles. Faut-il rappeler encore que ces scénarios n’ont pas vocation à prédire, mais plutôt pour fonction de nous alerter sur certaines évolutions lorsqu’on a encore les moyens de choisir et d’agir. Certes, nous n’avons pas tous les mêmes objectifs ni les mêmes pouvoirs. Mais ce n’est pas une raison pour nous abstenir et laisser aux autres le soin de tout faire.

Il faut cesser de nous plaindre et nous affranchir de l’idée que tout dépendra des autres, notamment de la conviction que les États sont souverains et leurs dirigeants, seuls détenteurs du pouvoir. Donald Trump nous livre ainsi un spectacle caricatural et affligeant. Telle n’est pas normalement la responsabilité d’un chef d’État dont le rôle est d’être porteur d’une vision à long terme et garant du bien commun. Mais celui-ci risque d’être impuissant s’il ne bénéficie pas de la confiance de la population dont l’opinion peut être versatile. Depuis Tocqueville, nous savons tous qu’un « pouvoir central, quelque éclairé, quelque savant qu’on l’imagine, ne peut embrasser à lui seul tous les détails de la vie d’un grand peuple [2] », que la force collective des citoyens sera toujours plus puissante, sous réserve qu’elle se mobilise, non sur des intérêts particuliers, mais au profit du bien collectif. Ici réside un défi majeur pour nos démocraties dont les citoyens, en déléguant leurs pouvoirs, ne sauraient être exonérés de leurs propres responsabilités.

L’avenir est notre affaire. Chacun d’entre nous dispose d’un certain pouvoir : renoncer à l’exercer nous expose aux caprices de dirigeants qui risquent alors de devenir tyranniques ou impuissants. L’anticipation sur le temps long est la condition de notre liberté et ce temps long, tout autant nécessaire pour récolter les fruits de nos actions. Ces réflexions sont souvent gommées par l’impression dominante que tout s’accélère et que l’avenir nous échappe ; sans doute manque-t-il surtout d’attention de notre part. Futuribles essaye d’y remédier. Quittant mes fonctions de rédacteur en chef, je suis heureux que la revue poursuive cette tâche sous la direction de François de Jouvenel et de Stéphanie Debruyne, désormais rédactrice en chef. À tous ceux qui nous ont apporté leur concours, notamment aux membres des comités d’orientation et de rédaction, j’adresse mes très sincères remerciements.

  1. Viveret Patrick, Pourquoi ça ne va pas plus mal ?, Paris : Fayard, 2005.

  2. Tocqueville Alexis (de), De la démocratie en Amérique, Paris : Gallimard, 1968 (1835-1840).