Note de veille, 22 juin 2012

Cuba, une fin d’isolement incertaine mais inévitable

L’ambiance était à l’amertume, ces 14 et 15 avril 2012, lors du sixième Sommet des Amériques convoqué dans la ville colombienne de Carthagène des Indes. Ostensiblement boudée par certains chefs d’État et de gouvernement du continent, la grand messe des 34 pays membres de l’Organisation des États américains (OEA) a achoppé sur la place à ménager à Cuba, son éternel absent, centre d’attentions aussi prudentes que contrastées d’un hémisphère à l’autre.

La controverse de Carthagène a, en réalité, eu lieu avant le sommet lui-même. Elle remonte à juin 2009, date à laquelle l’île est officiellement réadmise dans les rangs de l’OEA, dont elle avait été exclue en janvier 1962, en pleine guerre froide, sur ordre des États-Unis. Le début de mandat à la Maison Blanche de Barack Obama donne pourtant des gages d’apaisement en direction de La Havane, avec la fin des restrictions aux envois d’argent et aux voyages dans l’île de citoyens des États-Unis d’origine cubaine. Ces mesures confortent le processus (lent) d’assouplissement de l’embargo imposé à Cuba lors de son bannissement de l’OEA. Sous le double mandat de Bill Clinton avaient déjà disparues les clauses du blocus relatives aux exportations de médicaments et de nourriture.

Or, même vidé d’une partie de sa substance, le blocus perdure et relève d’une affaire de principe, non seulement pour le régime des frères Castro mais pour l’ensemble des pays d’Amérique latine, a fortiori engagés sur la voie de l’intégration régionale [1]. Approuvée par 187 voix contre 3 lors de l’Assemblée générale des Nations unies d’octobre 2009, une résolution réclamant pour la 18e fois sa levée se heurte au refus obstiné de Washington, qui la conditionne au respect des droits de l’homme dans l’île et à l’instauration de standards démocratiques ailleurs en vigueur sur le continent. Conscient qu’une telle exigence risquerait de compromettre son propre avenir, le régime de La Havane a rejeté, sitôt faite, l’offre de réintégration au sein de l’OEA.

Ce refus a donné un argument aux États-Unis pour s’opposer, trois ans plus tard, à la présence de Cuba au Sommet des Amériques, réclamée par les États latino-américains et en particulier l’hôte colombien, engagé dans un nouveau rapprochement avec les pays frères. Les autorités cubaines ont beau jeu de souligner la persistance des États-Unis à ostraciser l’île. Si contradictoire qu’elle soit avec leur égal refus de rejoindre l’OEA, cette posture suffit à déclencher un début de crise diplomatique, tout juste évitée par la médiation colombienne. Poids lourds du Sud, l’Argentine et le Brésil avertissent : Carthagène sera le dernier Sommet des Amériques sans Cuba.

Vingt ans après la guerre froide, le maintien par les États-Unis d’une stratégie d’isolement au détriment d’un pays qui ne menace ni leurs intérêts ni leur sécurité paraît au Sud aussi injuste que contre-productive. À Washington, une même incompréhension domine face à l’incroyable bienveillance dont bénéficie un régime dictatorial sur un sous-continent désormais acquis aux principes démocratiques. Véritable marqueur identitaire en Amérique latine, Cuba ne s’y conçoit pas sans sa Révolution de 1959, symbole d’une souveraineté arrachée de haute lutte à « l’Empire du Nord ». Mais outre qu’il a démontré d’incontestables failles, le symbole peut-il mener éternellement un pays ?

La question fait déjà débat au sein de la société et du gouvernement cubains depuis la succession confiée à Raúl Castro en 2006. La libéralisation, en 2011, des secteurs marchand et immobilier, l’instauration du statut de micro-entrepreneurs avec crédit afférent, qui devrait bénéficier à quelque 300 000 Cubains, la redistribution — partielle — du produit de la manne touristique signent une première rupture avec le système d’économie dirigée jusqu’alors à l’œuvre. La loi sur la « migration intérieure », qui subordonnait l’installation dans la capitale des habitants d’autres régions à l’obtention d’un permis, a été à son tour assouplie. Au total, plus de 300 réformes ont été avalisées par le Parti communiste cubain (PCC) au nom de la nécessaire adaptation d’un modèle jugé par Raúl Castro lui-même « au bord de la faillite ». Pas question pour autant de légaliser les partis politiques d’opposition et les syndicats indépendants.

Au plan politique, Raúl Castro demeure un tenant de la ligne intransigeante, non seulement en raison de la présence de son frère, dont la vigilance reste forte en la matière, mais aussi parce qu’il doit donner des gages à l’armée, dont il a été longtemps le chef suprême. La répression n’a pas vraiment faibli, mais a pris la forme de détentions brèves et de harcèlements quasi permanents contre les opposants. Depuis 2006, les grands procès contre les dissidents n’ont plus cours et un certain nombre de prisonniers — dont ceux du « Printemps noir » de mars 2003 — ont été libérés.

C’est à l’appui de cette donne que les États d’Amérique latine les plus affranchis de la tutelle de Washington, testent, à travers le dossier cubain, leur nouvelle capacité d’influence. Si le régime de La Havane ne veut rien céder de son pouvoir, il se sait néanmoins contraint à l’ouverture. La visite de Dilma Rousseff à Raúl Castro, en février 2012, résume assez la ligne de conduite tenue au Sud. S’interdisant d’aborder le thème des droits de l’homme, la présidente brésilienne a alors signé neuf accords de coopération avec son homologue cubain, dont une participation, à hauteur de 640 millions de dollars US, à la construction d’un nouveau complexe portuaire à Mariel, ancien lieu de départ en exil massif de dissidents.

L’érosion d’un régime autoritaire adviendra-t-elle à mesure que Cuba prendra sa part d’intégration régionale, et au-delà ? Si tel est bien le pari de certains gouvernements d’Amérique latine, il ne saurait être formulé ouvertement, tant le mythe de 1959 imprègne encore les sociétés du sous-continent et parfois leurs dirigeants, comme le vénézuélien Hugo Chávez. Une levée sans conditions de l’embargo par les États-Unis semble tout aussi improbable, au moins tant que vivra Fidel Castro. Le décès de l’homme-symbole lèvera-t-il les tabous, sinon l’embargo ? L’hypothèse n’est pas exclue. En tout état de cause, les décès de Fidel et de Raúl Castro marqueront la fin des figures de référence du régime, ce qui ne garantit pas  pour autant une transition démocratique immédiate.

 


[1] Voir la partie « Amérique latine », chapitre « Géopolitique » du Rapport Vigie 2012. Tendances à l’horizon 2020-2030, Paris : Futuribles International, 2011 ; et Hervieu Benoît, « Amérique latine : course de vitesse entre organismes d’intégration régionale », note de veille, 10 février 2012, Futuribles International.

 

 

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