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Pour un réveil européen

Cet article fait partie de la revue Futuribles n° 465, mars-avril 2025

Le déclin de la production industrielle et de l’investissement en Europe est manifeste, ainsi que la multiplication des plans sociaux. Plus de 10 ans après le « Pacte pour la compétitivité de l’industrie française » de Louis Gallois (2012), deux rapports importants ont été remis en 2024 aux institutions européennes : celui d’Enrico Letta, Much More than a Market, puis celui de Mario Draghi sur la compétitivité de l’Union, qui lance à la Commission européenne un véritable défi, celui d’endiguer la « lente agonie » de l’Europe, et de relancer sa politique industrielle face aux États-Unis et à la Chine. Cet appel sera-t-il suivi d’effets, contrairement à la « stratégie de Lisbonne » adoptée en l’an 2000, qui devait faire de l’Union européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » ?

Louis Gallois, coprésident de la Fabrique de l’industrie, analyse ici le rapport Draghi. Il souligne d’abord le retard de l’Europe notamment sur le plan technologique (celui-ci expliquant ses faibles progrès de productivité), son handicap tenant au prix de l’énergie et à la nécessité de concilier décarbonation et compétitivité, et sa dépendance économique vis-à-vis de l’extérieur dans des secteurs vitaux. Puis, sans revenir sur les nombreuses propositions de Mario Draghi, il se concentre sur trois leviers d’action : la recherche et l’innovation, notamment de rupture, la disponibilité et le coût d’une énergie décarbonée, et enfin le financement — 800 milliards d’euros par an, à comparer au montant de l’épargne européenne (presque 1 400 milliards en 2022). Autrement dit, le défi est immense, mais l’Union a les moyens de le relever.

Henri d’Agrain, délégué général du Cigref (qui aide à l’intégration du numérique dans les organisations françaises), rappelle combien l’Europe demeure absente des technologies clefs (semi-conducteurs, intelligence artificielle, plates-formes numériques), pourtant indispensables pour répondre aux défis de son autonomie stratégique. Elle est de plus en plus dépendante, souligne-t-il, de technologies principalement contrôlées par les États-Unis qui, sous la présidence Trump et au mépris de toute réglementation internationale, entendent privilégier leurs propres intérêts. Pour l’Europe, l’auteur esquisse trois scénarios révélant combien il est urgent qu’elle se dote de politiques industrielles ambitieuses.

Au niveau français, Olivier Lluansi, initiateur du programme Territoires d’industrie, s’attache à montrer que réindustrialiser est indispensable pour « mieux vivre en France », que si le pays souffre effectivement de handicaps, il dispose également d’atouts importants : le potentiel caché des territoires, des ressources financières et foncières, et des capacités de formation, sous réserve que celle-ci ait lieu au plus près du terrain. Plaidant pour une stratégie que l’on pourrait qualifier de « bottom-up », il n’en souligne pas moins certaines conditions pour « remettre à l’endroit ce que 40 ans de désindustrialisation ont mis à l’envers ».

Colin Clark, auquel on doit, ainsi qu’à Jean Fourastié, la classification de l’économie en trois secteurs et la thèse selon laquelle plus une société s’enrichit, plus elle tend à devenir postindustrielle, serait peut-être surpris de lire ce dossier très militant en faveur d’une relance de l’industrie. D’autres ne manqueront pas de souligner combien industrie et services sont imbriqués, comme d’ailleurs en témoignent les analyses sur les chaînes de valeur des produits manufacturés : sans agriculture, point d’industrie agroalimentaire ; sans industrie numérique, point de services ni d’autonomie stratégique ! Le diagnostic est clair ; nous ne saurions l’ignorer, écrit Louis Gallois : « c’est l’avenir de l’Europe qui se joue ». Sera-t-elle capable de relever le défi alors que Donald Trump multiplie déjà les menaces à son encontre ? La présidente de la Commission européenne a présenté le 29 janvier sa « Boussole pour la compétitivité », feuille de route destinée à redresser l’économie européenne autour de trois axes, l’innovation, la décarbonation et la sécurité : de nombreuses annonces dont l’efficacité reste à démontrer.

Abordant un sujet différent, celui des coûts pour les collectivités locales des services urbains, Isabelle Baraud-Serfaty et ses coauteurs nous invitent à changer de lunettes et à considérer qu’avec la baisse (constatée et souhaitée) des consommations d’eau et d’énergie, et du volume de déchets ménagers, le mode de financement des services urbains qui en assurent la gestion pourrait ne plus être adapté. Les élus se posent-ils la question de l’impact de la sobriété sur la gestion de ces services ?

Une autre question non moins essentielle se pose concernant la politique française de protection de l’enfance, dont la presse a rapporté l’an dernier quelques dramatiques dysfonctionnements. Elle est en crise faute de moyens financiers et d’injonctions contradictoires, écrit Baptiste Cohen, qui souligne la nécessité d’en mieux définir les priorités. Du sort des enfants dépend aussi l’avenir de la société.