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L’Anthropocène décodé pour les humains

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L’Anthropocène décodé pour les humains
WALLENHORST Nathanaël , « L’Anthropocène décodé pour les humains », Le Pommier, 2019.

Nathanaël Wallenhorst explicite dans ce livre l’origine, la signification et la portée du concept d’« Anthropocène », une nouvelle ère dans l’histoire de la planète, qui s’est invité dans le débat sur son avenir. Celui-ci a été défini comme une nouvelle époque géologique marquant l’entrée de la Terre dans une époque qui porte l’empreinte de l’action de l’anthropos, l’être humain. La planète serait entrée dans l’Anthropocène car son environnement est modifié par les activités humaines, notamment l’utilisation effrénée des combustibles fossiles, la cause majeure du réchauffement de son climat.

L’auteur explique dans son premier chapitre que la genèse de ce concept a été assez longue. Des naturalistes et des géologues ont émis l’idée, dès le XVIIIe siècle, notamment Buffon, que la Terre avait connu des époques très différentes et que l’homme lui-même laissait son empreinte sur la nature. L’émergence des sciences du « système Terre », dans les années 1980, a accéléré la prise de conscience que nous vivions certes à une époque interglaciaire depuis 12 000 ans, l’Holocène, mais que l’action de l’homme modifiait radicalement le climat. C’est le chimiste néerlandais Paul Crutzen qui a proposé, en 2000, le concept d’Anthropocène (il confiera ultérieurement que c’était une improvisation lors d’un colloque…). Il avait expliqué, dans les années 1980, avec des collègues (ils seront nobélisés en 1995), que le trou d’ozone au-dessus de l’Antarctique avait pour origine des réactions chimiques de l’ozone avec des chlorofluorocarbures (CFC), utilisés dans les aérosols et les réfrigérants. Dès lors, un débat a été lancé au sein de la communauté des géologues, sur l’opportunité de reconnaître officiellement l’entrée de la planète dans une nouvelle ère, l’Anthropocène, et sur la datation de son début.

Les époques géologiques, et leur début, sont reconnues par la trace qu’elles laissent dans des couches géologiques (la présence d’iridium dans un site en Tunisie serait la trace d’une collision de la Terre avec une météorite qui aurait fait disparaître, il y a 66 millions d’années, les dinosaures, marquant le début d’une nouvelle ère, le tertiaire ; une hypothèse encore contestée…). Plusieurs dates ont été proposées pour le début de l’Anthropocène : les débuts de l’agriculture ou ceux de la mondialisation du commerce au XVIIe siècle ; la révolution industrielle introduite par le couple charbon-machine à vapeur au XVIIIe siècle en Angleterre ; les essais de bombes atomiques dans l’atmosphère dans les années 1950-1960 qui ont irradié la surface de la Terre en y laissant des traces durables, ou la grande accélération de l’économie mondiale à cette époque. Les géologues, semble-t-il et non sans polémiques, vont reconnaître que les traces de radionucléides datant des années 1950 marquent l’entrée dans l’Anthropocène.

En fin de compte, ce ne sont pas les arguties géologiques sur le concept d’Anthropocène qui sont l’essentiel, souligne l’auteur dans plusieurs chapitres, mais bien davantage la prise de conscience que l’humanité a « dépassé des bornes » avec ses activités mettant en péril l’environnement et la vie sur Terre. Il dresse une liste des neuf limites planétaires à ne pas franchir. Le changement climatique et la destruction de la biodiversité sont les deux principales et les plus médiatisées. Il rappelle les conclusions du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) sur le réchauffement climatique, objet d’un large consensus, dont les effets sont tangibles (des événements météorologiques extrêmes), et que les taux d’extinction des espèces ainsi que l’acidification des océans sont alarmants ; la formation du trou dans la couche d’ozone (elle nous protège des ultraviolets) est aussi une borne qui a été franchie (mais signal optimiste que l’auteur aurait pu détecter, l’application effective de la convention de Montréal interdisant l’utilisation des CFC permet au trou de se « combler »).

L’auteur, indicateurs à l’appui, considère que « tout s’emballe » : l’activité humaine a dépassé des limites compatibles avec la stabilité de la planète et l’existence de la civilisation. L’Anthropocène n’est donc pas qu’un concept scientifique, il est aussi un concept politique et militant affirme-t-il. C’est un phénomène politique global dont l’origine est le mode de développement économique, associé à l’émergence du capitalisme industriel, avec des conséquences planétaires sur l’environnement. D’où le débat sur la datation de l’entrée en Anthropocène et la responsabilité des pays occidentaux dans ce phénomène (et la recherche un peu vaine d’éventuels substituts au nom d’Anthropocène : l’Anglocène, le Capitalocène…), dans lequel les sciences humaines et sociales jouent un rôle important. Ce concept est militant car il symbolise un engagement de mouvements intellectuels, sociaux et politiques en faveur d’un changement dans les modes de vie.

Comment faire ?, s’interroge l’auteur dans son dernier chapitre. Faut-il rendre à Zeus le feu volé par Prométhée, un acte qui fut le prélude à une recherche sans frein de la puissance ? Plusieurs types de scénarios ont été proposés. Les techno-optimistes misent sur le progrès technique (notamment via la géo-ingénierie comme P. Crutzen), d’autres font des emprunts à la science-fiction en envisageant un exode vers Mars (avec une nouvelle arche de Noé !). Nathanaël Wallenhorst ne croit pas à ces scénarios techniciens et il plaide pour le changement de nos modes de vie, et de l’organisation sociale et économique fondée sur la croissance économique. Cette mise en cause est d’autant plus nécessaire que la planète comptera 9,5 milliards d’habitants en 2050 ; tout en évitant de tomber dans le malthusianisme, l’auteur souligne qu’il est impératif de trouver le moyen de « vivre ensemble » dans l’Anthropocène sur une planète qui ne doit pas forcer les limites de la nature, à partir d’une bonne connaissance du long terme. Ainsi il fait sienne la proposition du philosophe Dominique Bourg de créer, dans notre système politique, une « troisième chambre » sans prérogatives législatives, le lieu du débat sur les enjeux du futur. En dépit des controverses politiques qui agitent la planète, notamment la montée des nationalismes, accompagnée de bouffées de violence, l’auteur conclut par un appel à l’optimisme : la prise de conscience des enjeux de l’entrée en Anthropocène montre qu’il est possible de changer le monde et que la vie sur la planète vaut d’être vécue.

Ce livre a le grand mérite de clarifier et, dans une certaine mesure, de démystifier le concept médiatisé d’Anthropocène en montrant qu’il a avant tout une dimension politique. L’auteur, se référant à Hannah Arendt qui considérait que l’humanité avait la capacité de se détruire mais aussi d’éviter cette issue inacceptable, considère que l’Anthropocène est un moyen utile au débat sur l’avenir de la planète. On pourrait évidemment lui faire remarquer que sa vision est occidentale dans la mesure où de nombreux pays de la planète souhaiteraient bénéficier de la modernité avant de connaître les affres du réchauffement climatique. Dans un contexte où les enjeux de la grande transformation environnementale de la planète sont à l’ordre du jour, tous ceux qui souhaitent mieux les comprendre liront ce livre avec intérêt (un petit regret toutefois : un schéma permettant de visualiser l’enchaînement des ères géologiques aurait été utile…).

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