Note de veille

Société, modes de vie

Le peak stuff est-il atteint ?

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Après avoir atteint le peak oil, le pic de production de pétrole, les sociétés européennes ont-elles aussi dépassé le peak stuff, le pic de consommation ?

Si le XXe siècle s’est caractérisé par une hausse continue de la consommation (énergies, ressources naturelles…) dans le monde, Chris Goodall, un chercheur écologiste britannique, constate qu’en Grande-Bretagne, depuis le début du XXIe siècle, la consommation de plusieurs matières premières et produits finis est en baisse [1].

Ce pays aurait atteint son pic de consommation entre 2001 et 2003 ; depuis, le volume de consommation du pays aurait commencé à décroître. En conséquence, en 2007, le volume de consommation des Britanniques serait redescendu à son niveau de 1989.

Ainsi, la consommation de nourriture par habitant serait passée de 2 534 calories en 1974 à 2 303 en 2009. La consommation de papier et de carton aurait diminué de 18 % entre 2001 et 2007. La production totale de déchets par habitant serait aussi en légère baisse.

Depuis le début des années 2000, le pays utiliserait moins de carburants fossiles, de minéraux et de biomasse, qu’il s’agisse de la production locale ou des importations. Pour le ciment, le pic de production aurait été atteint dès 1989, de même que pour certains engrais et pesticides. Par ailleurs, le nombre de nouvelles voitures mises en circulation aurait atteint son maximum en 2003, et le nombre de kilomètres par habitant n’augmenterait plus depuis 2005 [2]. Enfin, les ménages britanniques consommeraient moins d’énergie et d’eau depuis 2004.

Selon Chris Goodall, cette diminution de la consommation constituerait la preuve qu’un découplage entre consommation et croissance économique est possible. En effet, ce phénomène s’observe alors que le PIB (produit intérieur brut) et la population du pays continuaient à croître (du moins jusqu’en 2008). Ce découplage serait rendu possible notamment grâce aux progrès technologiques et à l’amélioration de l’intensité énergétique, et confirmerait que les sociétés les plus riches peuvent continuer à se développer en utilisant toujours moins de matières premières.

Afin de s’assurer que ce phénomène n’était pas principalement lié à l’impact des délocalisations, le chercheur a veillé à étudier autant que possible l’évolution des consommations finales (les voitures plutôt que l’acier) et celles des ménages plutôt que celles des entreprises (notamment pour l’énergie). Or, même ainsi, les volumes de consommation diminuent, même si Chris Goodall reconnaît qu’il ne disposait pas des données suffisantes pour étudier certains matériaux pourtant stratégiques comme le plastique ou le fer.

Plusieurs chercheurs se sont déjà penchés sur les raisons qui peuvent expliquer cette baisse de la consommation de la société britannique. Si certains doutent qu’il puisse s’agir d’un processus spontané et durable, d’autres mettent en avant un certain nombre d’explications : la dématérialisation, l’apparition de nouvelles valeurs chez les jeunes et chez les urbains (pour qui posséder une voiture n’est plus forcément une nécessité), le vieillissement de la population… [3]

Par ailleurs, et c’est probablement l’une des explications qui mériterait le plus d’être étudiée, si certaines consommations diminuent réellement sur le long terme, peut-il s’agir d’un effet de saturation des consommateurs, désormais pour la plupart suréquipés en biens de consommation ? Autrement dit, même s’ils continuent à s’enrichir, les consommateurs pourraient atteindre un seuil à partir duquel leurs besoins (qu’il s’agisse de biens, de mobilité ou d’énergie) étant satisfaits, leur niveau de consommation plafonne, voire diminue. Dans ce cas, la croissance de la demande serait liée principalement au renouvellement, lui-même probablement moins fréquent pour les populations les plus âgées.

Dans tous les cas, il est probable que certaines consommations continuent à croître : Chris Goodall constate d’ailleurs qu’aucun peak stuff n’est observable dans le secteur de l’habillement en Grande-Bretagne. Bien au contraire, entre 2002 et 2007, le volume de vêtements achetés dans le pays a augmenté de 16 %, soit plus vite que le PIB (14 %). La tendance s’observe aussi pour les nouvelles technologies et certains biens de consommation, pour lesquels le modèle de l’hyperconsommation, qui incite à remplacer toujours plus vite des produits dont la durée de vie est toujours plus limitée, semble en effet toujours dominant dans les pays occidentaux, a fortiori dans les pays en développement.

Néanmoins, l’idée d’un plafond dans les rythmes et les volumes de consommation reste intéressante, surtout si ce maximum était atteint « spontanément » par les sociétés, à partir d’un certain niveau de progrès et d’équipement.

Pour la France, il est probable que les données disponibles indiqueraient aussi une baisse de la consommation des ménages dans certains secteurs tels que la consommation d’énergie des ménages ou les achats de voitures.

Des analyses plus approfondies permettraient de déterminer si ce phénomène peut effectivement s’observer de manière structurelle, et confirmer qu’il est possible de concilier une baisse de la consommation avec un maintien du niveau de vie.

Selon Fred Pearce, un chercheur britannique, rien n’est moins sûr : en partant du principe que les riches ont tendance à investir leur argent alors que les pauvres vont plutôt le dépenser, la baisse de la consommation observée pourrait traduire avant tout une concentration croissante des richesses, et donc plus une hausse des inégalités qu’un découplage… [4].



[1] Goodall Chris, « “Peak Stuff”: Did the UK Reach a Maximum Use of Material Resources in the Early Part of the Last Decade? », Research Paper, 13 octobre 2011. URL : http://www.carboncommentary.com/wp-content/uploads/2011/10/Peak_Stuff_17.10.11.pdf. Consulté le 7 février 2012.

[2] Voir à ce sujet Désaunay Cécile, « Le peak travel est-il dépassé ? », Futuribles, n° 372, mars 2011, p. 80-81.

[3] Pearce Fred, « The New Story of Stuff: Can We Consume Less? » Environment 360, 28 novembre 2011. URL :http://e360.yale.edu/feature/the_new_story_of_stuff_can_we_consume_less/2468/. Consulté le 7 février 2012.

[4] Ibidem.