Note de veille

Économie, emploi - Ressources naturelles, énergie, environnement

La Chine est-elle engagée dans une révolution énergétique ?

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La Chine est souvent un point focal des débats sur l’avenir énergétique de la planète car elle occupe la première place dans le palmarès des pays consommateurs d’énergie (3 Gtep [gigatonnes équivalent pétrole], soit 22 % de la demande mondiale d’énergie primaire en 2016) et émetteurs de CO2 (28 % des émissions mondiales), et l’on s’interroge sur sa capacité à maîtriser sa consommation d’énergie. Or, selon les analyses récentes du World Energy Outlook 2017 de l’AIE [1],la Chine (à laquelle sont consacrés quatre chapitres) semble prendre un virage énergétique qui devrait avoir une incidence sur les marchés de l’énergie et sur la stratégie mondiale de maîtrise du réchauffement climatique car « Quand la Chine change, tout change », affirme-t-elle.

La Chine change car le poids des industries lourdes dans son économie (acier, ciment notamment) consommatrices d’énergies fossiles diminue, celle-ci se tournant vers le marché intérieur et les services. Alors que la demande d’énergie primaire croissait au rythme annuel moyen de 8,3 % entre 2000 et 2010, celui-ci est tombé en dessous de 3 % depuis 2014. La consommation d’énergie dans l’industrie, qui contribue à 50 % du produit intérieur brut, a triplé depuis l’an 2000 — comme dans le secteur des transports — et représente encore la moitié de l’énergie finale (soit le double de la moyenne mondiale). Le mix énergétique chinois s’est aussi lentement modifié. En effet, pour la première fois la consommation de charbon a baissé, en 2013, et cette baisse s’est maintenue trois années de suite (mais la consommation a de nouveau augmenté en 2017…), celle de pétrole croissant faiblement tandis que celle de gaz augmentait fortement. Quant au poids des filières renouvelables (solaire et éolien), marginal en 2000, il s’est accru fortement depuis lors (elles représentent 5 % de la production totale d’électricité en 2016).

Cette mutation de la politique chinoise de l’énergie est-elle durable ? C’est fort probable si l’on en croit le président Xi Jinping qui, dans un discours devant le 19e congrès du parti communiste chinois en novembre 2017, a renouvelé l’engagement de la Chine à conduire une « révolution énergétique » amorcée par le 13e Plan quinquennal (2015-2020). Le scénario central de l’AIE (New Policies, qui tient compte d’inflexions à venir dans les politiques énergétiques nationales), fait l’hypothèse d’une croissance annuelle de l’économie de 3,7 %, mais plus faible s’agissant de la demande d’énergie primaire (1 %), rendue possible par une chute continue de l’intensité énergétique (un rythme annuel de 3,4 %).

Le mix énergétique chinois poursuivrait sa mutation : le déclin du charbon (notamment sa production nationale) s’amorcerait peu avant 2030 avec la baisse de la production électrique à partir de charbon, accompagnée par une forte croissance de la demande de gaz (4,3 % par an mais faible aujourd’hui) et plus faible du pétrole. On constate toutefois que la part des énergies fossiles dans l’énergie primaire resterait importante, elle passerait de 89 % en 2016 à 76 % en 2040 (ou à 72 % selon les calculs du Bureau chinois des statistiques) ; celle des énergies renouvelables passerait de 9 % à 16 %. L’électricité (une croissance de 70 % de la production) deviendra la première énergie finale, dépassant le pétrole dont la consommation plafonnerait vers 2035. L’hydraulique, l’éolien, le solaire et le nucléaire assureraient la moitié de la production électrique (29 % en 2016) en 2040 avec des taux de croissance impressionnants (un facteur 5 pour l’éolien et le nucléaire, et un facteur 15 pour le solaire !). Dès 2030, ces filières à bas carbone représenteraient la moitié de la puissance électrique.

L’un des objectifs de la révolution énergétique de la Chine est de baisser fortement les émissions de CO2 du pays, notamment celles du secteur énergétique, plombées aujourd’hui par le charbon qui assure 67 % de la production d’électricité. Selon le scénario central de l’AIE, ces émissions chuteraient à la fin des années 2020, mais plus tôt dans un scénario mondial plus volontariste baptisé « Développement durable » (il permettrait d’atteindre les objectifs de la COP21, la 21e  conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques tenue fin 2015). Elles passeraient par un pic dans tous les secteurs avant 2040, sauf dans les transports (l’industrie l’ayant passé en 2014).

Les mutations du système énergétique chinois représentent de sérieux défis économiques. Ainsi, la baisse prévue de la consommation de charbon (elle aura un impact sur les émissions de CO2 et la qualité de l’air) imposera une reconversion de l’industrie charbonnière, ses effectifs devant passer de 4 millions de mineurs en 2016 à 750 000 en 2040 ; de nombreuses mines peu rentables devront fermer. La Chine devra aussi importer une part croissante de son pétrole (80 % de sa consommation de pétrole brut en 2040), de son charbon (elle est le premier importateur mondial) et de son gaz ; la Chine se lance aussi dans l’exploitation du gaz de schiste dont l’avenir est incertain pour des raisons de coût. Le poids de la Chine sur les marchés des hydrocarbures sera certainement très important. Selon l’AIE, elle devra investir 240 milliards de dollars US par an pour faire face à sa consommation d’énergie et près de 90 milliards de dollars US pour améliorer son efficacité énergétique (la moitié dans le secteur des transports, notamment pour la mobilité électrique).

 La révolution énergétique annoncée par la Chine suscite un certain nombre de commentaires. Compte tenu de son poids, si elle maintient le cap annoncé pour la baisse de ses émissions de CO2 (à la fin des années 2020), elle contribuera très fortement aux objectifs mondiaux de limitation du réchauffement climatique. La prudence s’impose toutefois car on constate qu’après avoir atteint un palier ces dernières années, ces émissions auraient augmenté de 3,5 % en 2017 (dues sans doute à une baisse de la production hydroélectrique) et tout retard, au-delà de 2030, dans la mise en œuvre de sa transition énergétique compromettrait les engagements climatiques de la Chine, mais aussi la possibilité de limiter significativement le réchauffement climatique. Il est vrai qu’elle a annoncé, en décembre 2017, qu’elle allait mettre en place un marché des quotas pour le carbone (expérimenté pour les entreprises du secteur de l’énergie jusqu’en 2019). Constatons, enfin, que la Chine compte être présente dans toutes les nouvelles technologies énergétiques et que sa révolution énergétique est aussi un produit d’exportation qui empruntera, notamment, la nouvelle route de la soie.

Elle est déjà un acteur majeur sur le marché mondial des énergies renouvelables et le leader mondial des exportations de panneaux solaires (une capacité de 20 gigawatts exportée), et bien placée sur celui des éoliennes et des centrales utilisant la bioénergie. Il en va de même pour le nucléaire dont elle espère devenir le leader mondial, sa capacité de production passerait de 34 gigawatts en 2016 à 145 gigawatts en 2040, damant ainsi le pion à la France (qui est engagée avec EDF dans la construction de la centrale de Hinkley Point en Grande-Bretagne). Elle affiche enfin des objectifs très ambitieux pour la voiture électrique (elle en a produit 375 000 en 2016, soit 43 % de la production mondiale) et la production de batteries (le quart de la production mondiale des batteries lithium-ion en 2016). Cette politique industrielle s’appuie sur une stratégie minière, la Chine ayant encore un quasi-monopole de la production mondiale de terres rares (des métaux stratégiques pour les énergies renouvelables) et ayant pris des participations dans des mines de lithium (notamment celle de Greenbushes en Australie). La révolution énergétique chinoise a donc aussi une dimension géopolitique.

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Sources :
« Chine : transition vers une énergie propre », French.china.org, 16 novembre 2017. URL : http://french.china.org.cn/business/txt/2017-11/16/content_50061977.htm ; Hertzke Patrick, Müller Nicolai et Schenk Stephanie, « China’s electric-vehicle market plugs in », McKinsey Quarterly, juillet 2017. URL : https://www.mckinsey.com/global-themes/china/chinas-electric-vehicle-market-plugs-in ; Diss Kathryn, « Car Industry Revolution Fuels Western Australia’s Lithium Boom », ABC, 29 juillet 2017. URL : http://www.abc.net.au/news/2017-07-29/car-industy-lithium-revolution-driving-next-mining-boom-in-wa/8748322 ; Tollefson Jeff, « World’s Carbon Emissions Set to Spike by 2% in 2017 », Nature, vol. 551, n° 7680, 16 novembre 2017, p. 283. URL : https://www.nature.com/news/world-s-carbon-emissions-set-to-spike-by-2-in-2017-1.22995 ; Feng Emily, « China Moves towards Launch of Carbon Trading Scheme », Financial Times, 19 décembre 2017. URL : https://www.ft.com/content/cd549b9a-e088-11e7-a8a4-0a1e63a52f9c. Consultés le 9 janvier 2018.



[1]AIE (Agence internationale de l’énergie), World Energy Outlook 2017, Paris : AIE / OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), novembre 2017. URL : https://www.iea.org/weo2017/. Consulté le 9 janvier 2018.

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