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Biodiversité, un nouveau récit à écrire

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Biodiversité, un nouveau récit à écrire
BLONDEL Jacques , « Biodiversité, un nouveau récit à écrire », éditions Quæ, 2020.

Depuis l’adoption de la Convention de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur la diversité biologique, lors du sommet de la Terre, à Rio, en 1992, les atteintes à la biodiversité font l’objet de nombreux débats. Jacques Blondel, spécialiste de l’écologie des oiseaux au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), explicite dans ce livre les origines du concept de biodiversité et ses enjeux qui, comme le rappelle dans sa préface Pierre-Henri Gouyon, ont eu du mal à faire leur chemin dans le monde universitaire en France.

Dans son introduction, Jacques Blondel précise que son essai envisage, dans ses trois chapitres, l’urgence biologique liée à l’érosion de la biodiversité dans ses dimensions écologiques et éthiques. Il s’intéresse au biologique en tant que « vivant non humain », la nature étant la part du monde que l’homme n’a pas créée, en principe autonome, par opposition à la culture qui, elle, relève de l’humain. Toutefois, tout discours sur la biodiversité doit tenir compte des dommages que celui-ci fait subir à la nature.

Le premier chapitre est un rappel historique de la très courte tranche de l’histoire du vivant, 5 à 7 millions d’années sur 3,8 milliards, qui a vu l’apparition des humains et leur conquête de la Terre, selon une « dialectique Malthus-Darwin » (l’évolution darwinienne repoussant toujours plus la limitation malthusienne des ressources) en modifiant l’environnement ; l’apparition de l’agriculture, il y a dix mille ans, en étant une étape capitale. Le progrès, notamment dans ses dimensions scientifiques et techniques, a été le moteur de l’action des hommes pour modifier leur environnement en exploitant la nature et ses écosystèmes sans retenue qui, en s’accélérant, l’a fortement perturbée. Le christianisme, en faisant l’apologie du travail créateur, complétant l’œuvre divine, des philosophies comme celle de Descartes et la constellation de scientifiques de Galilée à Newton, un naturaliste comme Buffon n’hésitant pas à dénigrer la nature, ont contribué à mettre en marche ce moteur qui s’est emballé avec la révolution industrielle ; l’usage effréné des combustibles fossiles a amplifié l’effet de serre et provoqué un réchauffement climatique.

À l’âge de l’Anthropocène, le bilan pour la nature est assez lourd : eutrophisation des eaux continentales par accumulation d’azote et de phosphore, acidification des océans, déforestation, réchauffement du climat, etc. La modification des écosystèmes a un impact sur la faune et la végétation, des populations animales régressent (les abeilles et certains oiseaux notamment), selon certaines estimations 58 % des vertébrés sauvages et 80 % des insectes volants d’Europe pourraient avoir disparu des campagnes d’ici 30 ans : une « extinction silencieuse » de la biodiversité. Cette modification facilite la diffusion d’organismes pathogènes, les coronavirus notamment, à l’origine de zoonoses et de pandémies.

L’auteur souligne que la nature est confisquée par l’économie à laquelle elle rend des « services » (la biomasse est exploitée). Toutefois, l’évaluation de la valeur que représentent les écosystèmes a été considérée comme un outil de mesure pour restaurer la biodiversité : il fallait donner un prix à la nature pour mieux la protéger. Il n’est pas certain que cette marchandisation protège la biodiversité dont l’IPBES (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem), créée en 2012 par l’ONU, est chargée de suivre l’évolution, ni même qu’elle soit pertinente, de multiples espèces vivant dans les écosystèmes.

Où allons-nous ?, s’interroge l’auteur dans son deuxième chapitre. Un réchauffement climatique supérieur à 2 °C d’ici la fin du siècle peut provoquer une déstabilisation des écosystèmes qui porterait atteinte à la biodiversité, les forêts sont ainsi déjà perturbées par l’évolution du climat. Des limites ont été proposées pour neuf variables (les dérèglements climatiques, l’érosion de la biodiversité, l’utilisation de l’eau douce, etc.) qui, si elles étaient dépassées (et certaines le sont peut-être déjà), mettraient en danger l’habitabilité de la planète. Face à la croissance démographique, on s’interroge par exemple sur la possibilité de pratiquer une agriculture intensive tout en protégeant la nature et la biodiversité. Le monde semble déboussolé, partagé entre le déni de la réalité et la révolte contre une économie néolibérale (la pétition dite « L’Affaire du siècle » qui vise à attaquer l’État en justice pour protester contre l’insuffisance de son action pour protéger le climat en est un exemple en France). Cependant, n’oublions pas, rappelle l’auteur, que la biodiversité est fragile ; ainsi, selon la paléontologie, la durée de vie moyenne des espèces vivantes est de 2 à 10 millions d’années. Leur évolution s’appuie sur les informations inscrites dans leur ADN, leur permettant de s’adapter à un environnement qui change ; préserver la biodiversité d’aujourd’hui, c’est donc préserver celle du futur, d’autant plus que les extinctions d’espèces actuelles ont un impact écologique car elles modifient leurs interactions en perturbant la régulation des écosystèmes (la cause éventuelle de zoonoses). Il souligne aussi que si l’homme a de nombreuses relations avec les autres espèces vivantes, il faut éviter le brouillage des frontières ; il est le seul animal moral, ce qui lui donne l’éminente responsabilité de défendre l’animal qu’il n’est pas.

Les désordres environnementaux s’accumulant et les techniques de géo-ingénierie n’ayant aucune chance de limiter le réchauffement climatique, nous sommes donc incités à « habiter autrement la Terre », un objectif auquel est consacré le troisième chapitre. N’adhérant pas au concept de décroissance de l’économie, l’auteur défend celui d’une « post-croissance », encore vague à vrai dire ; celle-ci adopterait des normes environnementales et sociales strictes, notamment pour l’agriculture. Il rappelle que les objectifs fixés au développement durable, en 1987, par le rapport Brundtland [1], sont loin d’être atteints, malgré quelques succès. Il faut donc étendre les aires protégées, notamment marines, organiser une reconquête de la nature, de la biodiversité et des paysages (objet d’une loi de 2016 en France), et mettre au point des indicateurs pour évaluer l’état de la biodiversité. Le retour des espèces sauvages prédatrices, le loup notamment, étant évidemment l’objet de polémiques. De nombreux penseurs, depuis le XVIIIe siècle et Jean-Jacques Rousseau, ont mis en avant la dimension éthique de la défense de la nature et du vivant non humain (avec aujourd’hui une demande de reconnaissance des « droits » d’écosystèmes). En fin de compte, tout est lié sur Terre, l’action des humains, la biologie, la géologie et le climat, dans une « écologie intégrale » et, pour préserver le patrimoine naturel, ceux-ci doivent construire leur « niche » en engageant une transition vers une société plus sobre, sans émission de carbone et gérant les écosystèmes comme des « communs ».

Dans sa conclusion, Jacques Blondel souligne que cette transition ne sera pas aisée, mais qu’il ne faut pas se laisser décourager par le catastrophisme des « prêcheurs d’apocalypse » ; elle suppose une vitalité démocratique. Le lecteur trouvera dans ce livre un plaidoyer pour la défense de la biodiversité et le « vivre ensemble » des humains et des non-humains, fondé sur une analyse du rôle historique de l’évolution biologique et des origines de la crise environnementale actuelle, appuyée sur une importante bibliographie, et c’est son principal intérêt. Ce plaidoyer aurait gagné, cependant, à être accompagné par un état des lieux : quelles sont les principales menaces auxquelles la biodiversité est confrontée, aujourd’hui, et les espèces les plus touchées ?



[1]Brundtland Gro Harlem, Our Common Future: World Commission on Environment and Development, New York : Oxford University Press, 1987.