Ce 7 avril 2026, alors que la marche du monde est suspendue à la guerre au Proche- et au Moyen-Orient, et l’économie mondiale à l’hypothétique réouverture du détroit d’Ormuz, nous invitons nos lecteurs à prendre un peu de recul vis-à-vis de l’actualité pour réfléchir aux tendances lourdes à long terme. À ce titre, Cécile Désaunay et François de Jouvenel nous livrent un premier aperçu du Rapport Vigie 2026 de Futuribles International, intitulé Horizon 2050 : le monde face à ses limites [1].
Ce nouveau rapport traite des tendances lourdes dans quatre domaines : la population et les peuplements, le climat et la biodiversité, l’économie et les ressources, et le contexte géopolitique. On pourrait croire que ces tendances sont bien connues, mais l’analyse faite ici de leurs interdépendances révèle l’ampleur de défis majeurs insoupçonnés. Ainsi, écrivent les auteurs, « à un moment où chacun s’inquiète de la multiplication des incertitudes et peine à s’orienter dans le brouillard de la guerre », ce rapport brosse un panorama fort éclairant des transformations profondes à l’œuvre, mais aussi des visions d’avenir des acteurs et des actions qu’ils pourraient entreprendre. Cet exercice donne lieu à quelques scénarios très contrastés dont l’intitulé, à lui seul, est éloquent : le temps des pompiers, celui des fourmis, celui des fauves et celui des tanières.
Presque au même moment, se trouve publié, par Jean-Éric Aubert et Denis Lacroix, un livre intitulé Scénarios pour le 21e siècle. Vers le pire ou le meilleur ? [2] Comme l’expliquent ses auteurs, ce travail s’appuie également sur les tendances lourdes observées dans des domaines voisins du Rapport Vigie et, selon les hypothèses retenues, peuvent conduire à six scénarios : trois scénarios « positifs » (« techno-humanisme », « symbiocène », « apaisement et abondance ») et trois « négatifs » (« monde pluriel surarmé », « techno-asservissement », « effondrement »).
Les deux articles consacrés à ces exercices de prospective illustrent opportunément les enjeux majeurs à l’horizon des prochaines décennies. Ils soulignent en commun le défi que constitue le changement climatique, donc la nécessité d’en atténuer l’ampleur et de nous y adapter. Comme le soulignait Christian de Perthuis dans notre précédent numéro (n° 471), pour atteindre ces deux objectifs, il faudrait nous affranchir des énergies fossiles qui sont à l’origine des émissions de carbone et donc de l’effet de serre. Des énergies dont les coûts, sous l’effet de la guerre, ne cessent d’augmenter — insuffisamment sans doute pour que l’humanité renonce à leur usage… Un autre levier plus efficace pour y parvenir serait de réussir à estimer les émissions de carbone entraînées par la production des biens que nous consommons, de l’afficher et d’inciter ainsi les consommateurs à privilégier ceux qui s’avèrent les plus sobres. Tel est l’objet de la « comptabilité carbone cumulative » que proposent de mettre en œuvre, d’un côté Jérôme Boutang et Francis Charpentier, de l’autre Jérôme Cazes ; une mesure qui serait, selon eux, de nature à décarboner nos économies.
Ne prenons pas nos rêves pour la réalité, affirme Louis Gallois, dans une tribune soulignant la nécessité de relancer la croissance pour enrayer le décrochage des économies française et européenne, face à la concurrence américaine et chinoise, et pour récupérer une certaine autonomie stratégique. « La croissance, écrit-il, ne se décrète pas. » Mais elle exige l’augmentation du volume et de la qualité du travail, donc un renforcement des compétences, et un effort important en termes d’éducation et de formation. Elle exige aussi d’enrichir les processus de production en progrès technique — donc un effort majeur de recherche et d’innovation — et, en même temps, de permettre aux entreprises innovantes de lever les fonds dont elles ont besoin, notamment ceux pouvant provenir de l’épargne des ménages. Louis Gallois plaide pour un plan de relance clairement établi, qui rejoint les idées défendues au niveau européen par Mario Draghi.
Faire émerger des entreprises européennes d’envergure mondiale dans des secteurs clefs suppose toutefois que l’Acte unique soit complété par une « Union des marchés de capitaux » (cf. Futuribles, n° 471), voire par l’essor d’eurobonds — des obligations communes, qui se sont avérées fort efficaces lors de crises précédentes. C’est la diffusion de ces eurobonds que préconise François-Xavier Chauchat, afin de permettre à l’Europe de devenir plus qu’un marché, à savoir une puissance financière mondiale, et de renforcer ses capacités de sécurité et de défense.
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Désaunay Cécile et Jouvenel François (de) (sous la dir. de), Horizon 2050 : le monde face à ses limites. Tendances, choc des visions, scénarios. Rapport Vigie 2026, Paris : Futuribles International, février 2026, 332 p. ↑
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Aubert Jean-Éric et Lacroix Denis (sous la dir. de), Scénarios pour le 21e siècle. Vers le pire ou le meilleur ?, Paris : Hermann, 2026, 230 p. ↑