Le précédent numéro de Futuribles comportait un important dossier sur la réindustrialisation de l’Europe nécessaire à son autonomie stratégique. Nos lecteurs ont pu constater l’ampleur du défi et l’effort considérable que cela impliquait. Depuis, deux événements majeurs sont venus renforcer cette exigence : d’abord, la nécessité de doter l’Europe des moyens indispensables à sa défense et à sa sécurité, en raison de la menace russe et du revirement des alliances américaines ; ensuite, la déclaration de guerre commerciale engagée par les États-Unis remettant en cause radicalement l’essor continu de la division internationale du travail et du commerce mondial.
Rappelons d’abord que les économies américaine et européenne sont étroitement imbriquées, et que les échanges commerciaux ne représentent qu’une partie de ces liens, qu’en outre, si la balance commerciale des États-Unis est déficitaire sur les biens, elle est très excédentaire sur les services. Nul ne doute de l’incidence du montant des droits de douane sur l’économie et des négociations qui vont s’engager, notamment entre Washington et Bruxelles — qui sera mis au défi d’achever la construction du marché unique (union des marchés financiers) et de réduire sa dépendance aux États-Unis, notamment pour ses importations d’énergie, d’armement et ses services numériques… Sans doute ces droits de douane donneront-ils lieu à d’âpres débats non seulement entre ces deux parties, mais aussi au niveau mondial, avec des conséquences dont il est difficile pour l’instant de juger, hormis le préjudice déjà porté à l’image d’un pays qui prétendait être un modèle de démocratie et d’économie de marché.
Revenant au déclin de l’industrie en Europe, et plus encore en France, il est souvent expliqué par la délocalisation des productions dans des pays disposant d’avantages comparatifs attractifs (matières premières et main-d’œuvre), mais aussi par le fait que l’on promettait aux pays les plus avancés un avenir meilleur, celui d’une ère post-industrielle faisant l’impasse sur le secteur manufacturier. Or, l’industrie et les services sont intimement liés. Ils le seront plus encore à l’avenir dès lors que nous nous dirigerons vers une économie de fonctionnalité privilégiant le recours aux services plutôt que l’accumulation de biens.
Telle est en substance la thèse que défend Pierre Veltz dans ce numéro, sous le terme d’économie « hyper-industrielle » dont il s’attache à décrire les finalités résolument écologiques et sociales. Espérant ainsi allier le désir à la nécessité, l’auteur plaide pour que l’Europe trouve un « chemin propre à ses valeurs et aspirations profondes » en privilégiant d’abord la santé et le bien-être, l’éducation et la culture…
La santé humaine, quant à elle, dépend de plus en plus de celle de la planète et notamment de l’environnement dans lequel vivent nos contemporains, affirme Quentin Bisalli, qui s’appuie sur les travaux menés par l’association Futuribles International dans le cadre de son forum prospectif Santé 2040. Dans son article, l’auteur montre que si les émissions de gaz polluants et de particules fines ont diminué ces dernières années en Europe, sans cependant avoir disparu, le cocktail auquel nous sommes exposés et les aléas liés au changement climatique, ainsi qu’aux échanges internationaux, sont à l’origine de phénomènes de morbidité et de mortalité qui ne cessent d’augmenter. En Europe, en 2021, 88 % de la population urbaine était soumise à des niveaux d’exposition excédant les seuils de l’Organisation mondiale de la santé, selon Quentin Bisalli, et les perspectives à l’horizon 2040 ne sont guère rassurantes… En témoigne, par exemple, le nombre de personnes, notamment les plus âgées, susceptibles de mourir d’une vague de chaleur à l’horizon 2040 dans le monde.
Mettant en évidence le caractère systémique des risques auxquels les humains seront exposés, l’auteur n’en souligne pas moins les inégalités de cette exposition selon la localisation, l’âge, les revenus et les modes de vie, ainsi que la nécessité d’adopter en matière de santé une approche globale (One Health).
Nous en sommes encore loin en France, bien que ce pays ait le privilège de disposer d’un système public de santé, dont les patients et les médecins ne cessent de se plaindre, comme le montrent ici Émilie Bérard et Emmanuel Vigneron au travers de « saynètes » sur les déserts médicaux d’hier et d’aujourd’hui, prélude à un examen plus quantitatif du sujet dans un prochain numéro.
Sur ces questions et bien d’autres, le titre de la chronique européenne de Jean-François Drevet « L’Europe est sidérée » pourrait également s’appliquer. Les réflexions sont légion mais au-delà de la sidération, de l’indignation et de la résignation, l’Europe manque de visions à long terme crédibles et mobilisatrices et, plus encore, d’acteurs capables de les porter. Si les États-Unis ont longtemps été un modèle pour le Vieux Continent, ils ne le sont plus depuis l’investiture de Donald Trump le 20 janvier dernier. À l’Europe donc d’inventer et de construire un tel avenir désirable !