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L’engagement de l’UE pour la baisse des émissions est-il crédible?

Le 21 avril dernier, les chefs d’État et les eurodéputés se sont engagés à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de l’Union européenne (UE) « d’au moins 55 % » d’ici 2030 par rapport au niveau de 1990. Cet engagement est-il crédible et l’objectif affiché est-il réalisable ?

Avant d’évoquer la crédibilité de l’objectif, un mot sur sa pertinence par rapport à l’enjeu. Le premier point, c’est que l’un des principes du protocole de Kyoto était judicieux pour débuter il y a 30 ans, mais se révèle désormais inopérant : dans le cadre de la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique (CNUCC), chaque État s’occupe de ses propres émissions directes de GES, c’est-à-dire de celles émises matériellement depuis son territoire, et de celles-là seulement. Dès lors que tous, sans exception, feraient effectivement baisser leurs émissions directes, les émissions totales baisseraient aussi. Sauf que ça ne marche pas ; d’une part parce qu’il est implicitement convenu que le traitement des pays en développement ne peut pas être identique à celui des pays riches, et d’autre part parce que les consommations nationales embarquent des biens et des services produits à l’étranger.

Les GES émis sur le sol d’un État par une industrie exportatrice, par exemple, ne sont pas indépendants des choix industriels et de consommation des États destinataires des exportations, et de leur population. L’achat par un habitant de Hambourg d’une voiture dont la tonne d’acier a été importée de Turquie est directement relié à l’émission de deux tonnes de CO2 depuis un haut-fourneau turc [1]. Ces deux tonnes entrent dans les émissions « Kyoto » de la Turquie ; mais elles sont déclenchées par l’acte d’achat du Hambourgeois et se rattachent donc à l’empreinte carbone de celui-ci. Les pays les plus riches, dont les habitants voyagent le plus, et surtout consomment des biens et des équipements fabriqués ailleurs, ont de manière générale une empreinte carbone supérieure à leurs émissions directes.

Du coup, la baisse des émissions dues aux pays riches peut se révéler fictive : tandis que les émissions directes de la France ont baissé d’un quart depuis 2000, son empreinte carbone totale n’a pas bougé depuis lors et a même augmenté depuis 1995. C’est-à-dire que les Français importent maintenant depuis l’étranger les biens qu’ils consomment, au lieu de les produire sur place [2]. Les émissions tendent à décliner dans les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), mais augmentent dans les économies non-OCDE. Au fur et à mesure que les Français réduisent sur leur territoire leurs émissions de CO2, ils en déplacent l’équivalent à l’étranger, avec là-bas, au surplus, le risque d’une empreinte environnementale déplorable s’il s’agit d’un pays en développement. « Shadock ! » pourrait-on dire.

Par conséquent, le vrai sujet désormais, à mon sens, serait de systématiser une comptabilisation de l’empreintedes pays et de se fixer des objectifs pour l’empreinte, et non plus pour les émissions directes, qui sont malheureusement, au mieux un tonneau des Danaïdes, au pire de la poudre aux yeux.

Venons-en quand même aux émissions directes. Tout d’abord, recalons l’objectif de l’UE, car exprimé par rapport aux émissions de 1990, il ne nous parle pas de l’effort qui reste à accomplir. Les émissions mondiales ont considérablement augmenté en 30 ans. Mais les émissions de l’UE, à l’inverse, ont déjà baissé dans le même temps, ceci reflétant le mécanisme de vases communicants évoqué plus haut : elles sont passées de 4,4 gigatonnes (1990) à 3,5 gigatonnes (2017). En promettant une réduction de 55 % par rapport à 1990, compte tenu des progrès déjà réalisés par l’UE, il s’agit donc de réduire les émissions directes de 43 % par rapport à maintenant d’ici 2030.

En France, le budget carbone révisé en 2019 prévoit une réduction de 33 % des émissions en 2030, par rapport à 2019. Le nouvel objectif de l’UE est donc plus ambitieux – c’est fort bien. Cela étant, la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) de 2019 avait déjà revu légèrement l’ambition de la France : elle avait révisé à la baisse le budget carbone pour 2030, pour tenir compte du fait que les quatre premières années de la stratégie n’avaient pas été respectées.

Autrement dit, pour l’instant, il semble qu’on augmente les objectifs futurs de réduction, essentiellement parce qu’on ne respecte pas les objectifs des années précédentes. Chaque nouvelle promesse de réduction semble plus ambitieuse que la précédente, mais l’impression de progrès est, malheureusement, largement fictive. Cet historique ne plaide donc pas pour une confiance solide en la capacité de l’Europe à tenir ses engagements futurs.

Le fait nouveau pour les prochaines années est que les Européens vont être de plus en plus fréquemment les témoins, sur leur propre territoire, des effets catastrophiques du changement climatique. Il se peut que ça force progressivement, plus que par le passé, l’ensemble des acteurs à concrétiser effectivement les objectifs affichés. Mais avons-nous devant les yeux des raisons de croire à une accélération d’ici 2030, dans neuf années seulement ?


Crue de la Roya en France, juin 2020 © Obatala-photography / Shutterstock

D’une part, je fais partie de ceux qui déplorent qu’on ait ajouté, en France en particulier, une pression sur le nucléaire à cette urgence absolue qui me semble être le climat. Si on faisait la part du feu sur l’atome pour les 30 ans qui viennent, en concentrant les efforts de transformation sociétale de la transition écologique sur les urgences évidentes que sont le climat et quelques autres défis écologiques vitaux pour nos conditions de vie, il me semble qu’on aurait plus de chances de voir des changements profonds être effectivement mis en œuvre en faveur du climat. En promettant la diminution ou la disparition de l’électricité nucléaire, un pays doit non seulement compenser la suppression des énergies fossiles, mais en plus assumer la baisse programmée du nucléaire : n’est-ce pas un peu courir avec des chaussures de plomb ?

Mais surtout, les suites de la Convention citoyenne pour le climat (CCC), tout comme sur un autre plan la traduction française édulcorée des priorités environnementales de la nouvelle politique agricole commune (PAC), suggèrent que, décidément, l’État français n’est pas capable de respecter ce type d’objectifs. Avec la Convention citoyenne, le gouvernement s’est doté d’une occasion historique de présenter au Parlement ou d’inscrire dans les règlements des dispositions qui apporteraient des changements effectifs dans les modes de vie et de production. En déléguant leur prescription à des citoyens informés, il s’épargnait le reproche de déconnexion des réalités des Français et pouvait doter ses initiatives d’une légitimité supplémentaire aux yeux de la population. Or, par exemple, sur la taxation des voitures lourdes, il a choisi d’affadir le critère par rapport à la CCC afin d’éviter qu’il n’affecte le marché et les produits des industriels français. Malheureusement, le seul moyen de réduire les émissions de GES de 43 % en moins de 10 ans serait de transformer des choses. Et c’est d’autant plus indispensable si l’on songe qu’il faudrait en même temps empêcher que les émissions économisées se déplacent simplement ailleurs. Or, les États veulent bien prendre des mesures, à condition qu’elles ne modifient pas grand-chose dans l’immédiat.

Finalement, à mon sens, les émissions de 2030 sont déjà largement jouées aujourd’hui, en France du moins, dans une trajectoire bien plus terne que celle qui est visée. Pour que les émissions changent de trajectoire à hauteur des nouveaux chiffres de l’UE, il ne suffit pas d’une nouvelle valeur cible ni de nouveaux budgets, il faudrait un langage nouveau et des mesures extrêmement fortes, traduisant un autre état d’esprit. En France en tout cas, de telles mesures ne seront visiblement pas prises durant ce mandat présidentiel et législatif. Donc l’Histoire commence en 2023, dans le meilleur des cas. C’est très court pour changer la donne avant 2030. Et quant aux États membres les plus récents de l’UE, tel le groupe de Visegrád [3], leur faire diviser par deux leurs émissions à court terme pourrait être une gageure… Cela étant, le sujet est trop important pour ne pas persévérer, et mon pessimisme à court terme n’a rien d’un fatalisme.



[1] Ou 700 kilogrammes si l’acier provient d’une aciérie électrique alimentée par des ferrailles issues des déchets.

[2] Pasquier Marianne et alii, « Europe de l’Est, Turquie, Maghreb… La production française de voitures s’exile de plus en plus », Le Monde, 23 avril 2021.

[3] Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie.

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