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How the World Really Works: A Scientist’s Guide to Our Past, Present and Future

Analyse de livre

Pourquoi avons-nous besoin d’un livre sur le « fonctionnement du monde » s’interroge dans son introduction son auteur, Vaclav Smil, professeur émérite à l’université du Manitoba au Canada, auquel on doit des ouvrages qui font autorité sur l’histoire de l’énergie ? Sans doute, affirme-t-il, parce que la complexité du monde actuel urbanisé, mécanisé, utilisant massivement des énergies fossiles, nous fait oublier que nos sociétés se sont développées en s’appuyant sur quatre piliers — l’ammoniac, l’acier, le ciment et les plastiques — dont l’empreinte carbone est importante, et que la lutte contre le changement climatique devra tenir compte de cette réalité.

Smil Vaclav, How the World Really Works: A Scientist’s Guide to Our Past, Present and Future, Londres : Viking, janvier 2022, 336 p.

La compréhension de l’énergie, de la production de notre alimentation et du monde matériel est indispensable pour appréhender la réalité et l’auteur lui consacre les trois premiers chapitres du livre. Il rappelle que la principale source d’énergie a été pendant longtemps la traction animale et que celle-ci, après les perfectionnements apportés à la machine à vapeur par James Watt à la fin du XVIIIe siècle, a connu une véritable mutation après 1850 : en 1900, le charbon et le pétrole représentaient la moitié de l’énergie primaire mondiale et en 1950, les trois quarts. L’électricité est un vecteur énergétique majeur qui a de nombreux avantages, son utilisation conditionnant bien des aspects de la vie moderne (sans pompes électriques, pas d’eau dans les villes…) ; la décarbonation de sa production est un point clef qui ne progresse que trop lentement : elle était encore produite, en 2020, pour moitié avec des énergies fossiles, le restant par les filières renouvelables et le nucléaire. L’énergie est certes un concept scientifique abstrait, mais l’augmentation de ses usages témoigne de la diversité de la réalité énergétique : aujourd’hui, un habitant de la planète dispose de 700 fois plus d’énergie que ses ancêtres du début du XIXe siècle, avec de fortes inégalités mondiales de sa consommation par habitant, qui a triplé depuis la Seconde Guerre mondiale.

Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), la part de la population mondiale qui est sous-alimentée est passée de 65 % en 2050 à 15 % en l’an 2000. On doit cette « performance » à des progrès des variétés végétales, de l’irrigation et de la fertilisation des sols. Mais aussi à un usage intensif de l’énergie dans des engins agricoles, la production des engrais, les bateaux de pêche et l’industrie agroalimentaire. Quelques chiffres le montrent : l’agriculture utilise 220 millions de tonnes par an d’engrais émetteurs de gaz à effet de serre ; l’énergie (depuis la culture du blé jusqu’au four du boulanger) contenue dans un kilogramme de pain est équivalente à celle de d’un quart de litre de gazole ; la consommation d’un bar d’élevage bat tous les records énergétiques avec 2 à 2,5 litres de gazole par kilogramme. Pouvons-nous continuer avec ces méthodes alors que la population de la planète va encore croître ?

La réponse n’est pas évidente car on peut certes cultiver des légumineuses qui, en fixant l’azote atmosphérique, remplaceraient des engrais, et limiter la mécanisation, mais les rendements diminueraient. Il est indispensable, enfin, de comprendre le monde matériel et Vaclav Smil montre que les quatre piliers sur lesquels repose la civilisation moderne, l’ammoniac pour la production d’engrais, le ciment omniprésent dans les villes (la Chine en produit 2,2 milliards de tonnes par an), l’acier et les matériaux plastiques de nos voitures, sont des gros consommateurs de carbone et que leur production est fortement émettrice de gaz à effet de serre. Il ajoute à sa liste le silicium des puces électroniques, produit encore souvent avec de l’électricité carbonée, et les batteries électriques, lestées chacune de 100 kg de métaux critiques dont l’extraction a un impact sur l’environnement. La réalité est qu’il n’existe pas encore de procédé pour produire ces matériaux à grande échelle sans émettre de carbone.

La forte croissance du commerce international, stimulée par la mise en service de navires porte-conteneurs et le transport aérien du fret, celle des investissements des entreprises à l’étranger, et la diffusion des technologies (en particulier celles de l’information) ont contribué à une interconnexion des régions du monde, qualifiée de « globalisation ». Celle-ci, rappelle Vaclav Smil, a des racines historiques, les pays s’ouvrant au commerce international avec des avancées et des reculs, et doit beaucoup au progrès technique (depuis l’invention de la machine à vapeur et, plus récemment, celle du transistor). L’entrée en scène de la Russie, de l’Inde et de la Chine a accéléré le mouvement, mais la crise sanitaire provoquée par la Covid-19 change peut-être la donne. L’auteur ne fait pas de pronostic, mais il estime que la globalisation a peut-être atteint son pic.

Cette épidémie le conduit à une réflexion sur les risques encourus par la planète, dont la liste est longue : outre les épidémies, on y trouve les régimes alimentaires trop caloriques, les accidents nucléaires, les accidents domestiques ou routiers. Des catastrophes naturelles, souvent spectaculaires, pourraient-elles faire disparaître notre civilisation ? L’auteur ne l’imagine pas, mais sans trop vouloir inquiéter ses lecteurs, il estime néanmoins qu’il ne faut pas totalement exclure qu’un astéroïde percutant la Terre y produise d’immenses dégâts. Il termine cette évaluation en soulignant que nous n’avons qu’une seule biosphère et que le réchauffement climatique dont nous comprenons parfaitement les causes (les émissions incontrôlées des gaz à effet de serre) la déséquilibre. Notre inaction est coupable, mais la planète est sur une corde raide, elle doit lutter contre le réchauffement climatique tout en donnant les moyens aux pays les plus pauvres d’accéder à la modernité. Il faut se garder du wishful thinking en tenant compte des réalités (limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C ne lui paraît ainsi pas réaliste) et des solutions techniques possibles, mais en étant conscient qu’elles auront un coût économique et social considérable.

En guise de conclusion, Vaclav Smil nous invite à « comprendre » le futur. Il ne rejette ni la prospective, ni l’utilisation de scénarios (mais il n’en propose pas) et de modèles technico-économiques (mais certains sont souvent irréalistes, comme par exemple les prévisions trop optimistes des années 1950 sur l’énergie atomique). Compte tenu des réalités, il estime que l’avenir de la planète se situera entre l’« apocalypse », décrite par certains prévisionnistes, et la « singularité », c’est-à-dire l’avènement d’une civilisation où des machines « intelligentes » apporteraient une solution à tous les problèmes de la planète (le mythe transhumaniste de la Silicon Valley). Il invite les décideurs à tenir compte des réalités matérielles, en particulier des potentialités des techniques énergétiques, des verrous qu’il faudrait faire sauter, mais aussi des expériences historiques (quelles leçons retirons-nous des épidémies récentes ?). Le futur, conclut Vaclav Smil, sera probablement un âge hybride marqué par des succès et des échecs.

Le lecteur ne trouvera pas, dans ce livre, des recettes pour faire face aux crises, mais une description toujours claire de la réalité, illustrée par des exemples avec d’utiles données, qui l’aideront à porter un jugement sur la pertinence et la faisabilité des scénarios, qu’il s’agisse de la transition énergétique et plus généralement des politiques publiques (avenir de l’agriculture, de la santé, etc.).

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