Tribune - Introduction

Jacques THEYS est un ancien responsable de la prospective des ministères de l’Environnement et de l’Équipement, enseignant à l’EHESS, président de l’association Serge Antoine, membre du comité de rédaction de Futuribles et conseiller scientifique de Futuribles International.

Eric VIDALENC est chef du pôle Ville durable et énergie à la direction régionale de l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) Nord-Pas-de-Calais et conseiller scientifique de Futuribles International Twitter : @ericvidalenc

Introduction au débat

Par Jacques Theys et Éric Vidalenc - 19 avril 2016

Avec la loi adoptée en août 2015 et l’accord obtenu lors de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques de décembre (COP21), l’année 2015 a permis de donner enfin un cadre clair à la transition qui devrait, au cours des trois ou quatre décennies à venir, conduire à un changement radical du système énergétique. En se donnant comme objectif un réchauffement climatique inférieur à 1,5 °C d’ici 2100, la conférence de Paris a implicitement acté la sortie d’une large part des énergies fossiles dès le milieu du siècle. Et la loi de transition énergétique s’est fixé, à ce même horizon, des objectifs sans ambiguïté et très ambitieux, à la fois de baisse globale de la consommation d’énergie, de réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais aussi de limitation, dès 2025, de la part du nucléaire dans la production française d’électricité.

Cependant, plusieurs évolutions récentes du contexte sont venues brouiller sensiblement la clarté du message que ces deux événements voulaient faire passer sur les objectifs de la transition, et rendent sa mise en œuvre plus problématique qu’il n’était espéré. D’abord, la baisse du prix du pétrole et de l’ensemble des énergies fossiles, qui rend moins rentables les investissements dans les énergies alternatives. Ensuite, les difficultés de la filière nucléaire française et celles d’EDF (amplifiées par la baisse des prix du marché de l’électricité), qui interrogent sur les conséquences à court terme d’une fermeture de plusieurs centrales et, à moyen terme, sur la capacité à investir dans de nouvelles filières ou sur la politique industrielle future. D’autre part, la persistance de la situation de crise économique, qui réduit sensiblement les capacités de financements aussi bien publics que privés, et rend plus difficilement acceptable tout alourdissement supplémentaire des prix ou de la fiscalité (notamment pour les catégories sociales les plus vulnérables).  

La confusion vient aussi de la difficulté, sur ce thème de la transition, à articuler des horizons de temps qui sont en réalité très différents selon les problèmes et les enjeux :

— à court et moyen termes, l’adaptation à une forte instabilité des prix des énergies, l’arrêt ou non de certaines centrales, le choix ou non du gaz de schiste et le respect des engagements européens (paquet énergie-climat, 3x20) ou nationaux (50 % de nucléaire dans la production d’électricité) ;

— à l’horizon 2030-2040, la fin du parc nucléaire actuel et le choix de le remplacer ou pas ;

— et à l’horizon 2050, l’entrée dans une société « postcarbone [1] », et le basculement dans un système énergétique majoritairement fondé sur la sobriété et le renouvelable. Même s’il y a naturellement des recouvrements entre tous ces objectifs, on comprend que cet entrecroisement des horizons puisse à la fois désorienter les acteurs ou le public engagés dans cette transformation, et poser des questions de fond sur leur compatibilité réelle.

Ces difficultés et incertitudes ont pour conséquence de réouvrir un débat que l’on croyait clos sur le sens et les conditions de faisabilité de la transition énergétique future. Pour les uns, l’option du « tout-renouvelable » est désormais incontournable, avec des technologies de plus en plus compétitives et la possibilité pour la France de rattraper à terme son retard industriel. Pour d’autres, il faut au contraire se préparer à relancer un programme nucléaire massif (malgré un essoufflement de cette énergie au niveau international) et, dans l’immédiat, commencer par prolonger largement la durée de vie des centrales actuelles. D’autres encore parient sur un « éternel retour » de la capture et du stockage du carbone ; sur le « charbon propre » ; sur le tout-électrique ; ou sur de nouvelles filières comme l’hydrogène ou les énergies marines, quand ce n’est pas sur la géo-ingénierie pour s’adapter au changement climatique... La transition est ainsi ramenée à un débat essentiellement économique, technique et industriel.

Pourtant, toutes ces options technologiques, outre qu’elles seront incapables de répondre à elles seules à l’immensité des enjeux énergétiques et climatiques futurs, présentent toutes des limites plus ou moins importantes : disponibilité des ressources minérales, délais de mise en œuvre à grande échelle, compétitivité des entreprises ou industries nationales, effets sur l’environnement, acceptabilité des populations, tensions géopolitiques… Aucun chemin de transition futur ne pourra s’affranchir de ces contraintes et de la prise en compte de ces conséquences induites. Aucun non plus ne pourra oublier d’autres dimensions tout aussi importantes comme les conditions institutionnelles, les aspects sociaux, l’évolution des modes de vie et de la mobilité, les formes urbaines, la mobilisation de la société civile, les incitations financières, sans oublier la gouvernance internationale.

Face à la complexité de la situation, nous avons pensé utile d’ouvrir un débat. Nous avons donc demandé à Corinne Lepage, Nadia Maïzi, Philippe Bihouix, Michel Colombier, Alain Grandjean et Marc Roquette de nous livrer leur point de vue, afin de tenter de clarifier la nature des enjeux sous-jacents à la transition énergétique en cours. La diversité de leurs positions et de leur expertise — d’une responsable politique, ancienne ministre de l’Environnement à l’administrateur d’une entreprise multinationale, en passant par un des acteurs majeurs du débat sur la loi de transition énergétique, des chercheurs reconnus dans ce domaine, et des « passeurs » entre monde de la science et décideurs publics — garantit, à notre sens, à la fois une certaine pluralité et une bonne couverture des questions que soulève la transition actuelle. Nous espérons que la lecture des différents points de vue qu’ils ont bien voulu défendre dans ce dossier permettra de réduire un peu de l’ambiguïté qui subsiste sur le sens de la transition future, et contribuera à en renforcer la cohérence et la dynamique.



[1] Sur le sens de la « société postcarbone », voir Theys Jacques, Vidalenc Éric (sous la dir. de), « La société postcarbone », Futuribles, dossier spécial, n° 392, janvier-février 2013. URL : https://www.futuribles.com/fr/revue/392/. Consulté le 12 avril 2016.