Editorial, Revue futuribles n° 444

Économie, emploi - Institutions - Ressources naturelles, énergie, environnement - Santé - Société, modes de vie

Deux visages de l’État

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L’ascension fulgurante des géants du Net, leur intrusion dans toutes les activités humaines et leur conquête d’un pouvoir toujours plus puissant n’annoncent-elles pas la mort des États réduits à l’impuissance ? La pandémie mondiale de Covid laisse déjà les instances publiques désemparées, sauf à appeler le numérique à étendre encore son emprise dans les domaines de la santé, de l’éducation, du travail, du maintien de l’ordre et de la police des comportements. Jusqu’où s’étendra le pouvoir immense déjà acquis par ces multinationales du numérique qui, en quelques années, s’imposent de plus en plus de manière incontournable grâce à leurs capacités à détecter, accumuler et traiter, y compris avec l’intelligence artificielle, les données de toute nature, qu’elles soient intimes, du ressort de quelques entreprises ou de l’État ? Un État apparaissant ici sous deux visages, alternativement faible et autoritaire.

Jean-François Soupizet rappelle comment se sont développées ces multinationales (les GAFA pour désigner Google, Apple, Facebook et Amazon aux États-Unis ; les BATX pour Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi en Chine). Il montre le pouvoir immense qu’elles ont acquis grâce à leur stratégie « disruptive » sur les marchés, mais aussi dans des domaines relevant jusqu’alors de la puissance publique. Il examine ensuite dans quelle mesure les États peuvent essayer d’en reprendre le contrôle et les initiatives toutes récentes adoptées par les États-Unis, l’Union européenne et la Chine — initiatives, est-il besoin de le souligner, de nature fort différente et non dépourvues d’ambiguïtés. Il esquisse finalement trois évolutions possibles : soit la suprématie des géants du Net se confirme, soit leur empire est démantelé, soit encore s’opposent deux stratégies différentes en Occident et en Orient. Mais nous ne saurions négliger quelques surprises, comme celle du coronavirus ayant paralysé l’économie, elle-même dépendante d’approvisionnements en provenance de pays lointains, des performances en recherche et développement (peu flatteuses en France), voire de mouvements sociaux s’érigeant contre les détenteurs du pouvoir, qu’il soit scientifique ou politique ou tous deux alliés au profit d’une même cause.

Virginie Tournay nous rappelle opportunément combien la fiction spéculative (« Et si… ») peut être utile pour imaginer, à partir de signaux faibles, des futurs possibles. Elle nous invite ainsi à envisager un scénario dans lequel « l’état d’urgence sanitaire deviendrait l’état de droit » et « le puçage systématique des individus le seul outil de gestion publique capable de concilier sécurité sanitaire et liberté individuelle ». Ce scénario orwellien, orchestré par la puissance publique armée des technologies numériques, n’est-il pas aujourd’hui en germe et peut-être plus crédible que d’autres perspectives plus lointaines (comme celle de voir l’hydrogène devenir un vecteur énergétique important, cf. notre rubrique « Repères ») ? Le scénario esquissé au prétexte d’une santé parfaite est celui d’un enfermement ; il nous invite à considérer d’autres causes qui pourraient conduire au même résultat, à commencer par la perspective, faute d’action de nature à l’infléchir, d’un réchauffement climatique atteignant un record de chaleur (49,8 °C en France en 2068 !) tout aussi invivable !

Comment pourrions-nous en arriver là ? David Salas y Mélia décrit en 2101 une « rétrospective du climat au XXIe siècle », fondée sur des données et des prévisions à l’horizon 2070, notamment le scénario tendanciel (SSP2) du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Au cours des années 2020, écrit-il, « la production d’énergie est de plus en plus décarbonée et l’électrification progresse à la faveur d’avancées technologiques, mais trop lentement » en raison : d’une part, de l’indisponibilité de certains métaux, inégalement répartis, difficiles à extraire, voire sujets à des tensions internationales ; d’autre part, d’une trop faible adhésion des populations, des acteurs socio-économiques et des gouvernements à une réelle transition écologique. Pourquoi alors cette sinistre histoire s’arrête-t-elle en 2070 ? Parce que l’auteur se livre alors à une fiction fondée sur les progrès pouvant être attendus des techniques de géo-ingénierie : la construction d’un immense parasol de 1,5 million de kilomètres pour préserver la Terre du rayonnement solaire…

En attendant, la hausse du niveau des mers s’accélérant, sans doute devrons-nous apprendre à « habiter la mer », comme nous y invite l’architecte Jacques Rougerie, spécialiste des habitats marins et littoraux, pionnier d’une architecture « biomimétique, bio-inspirée, résiliente et durable ». Il nous livre ici une réflexion particulièrement séduisante parce qu’il n’adhère ni au catastrophisme ambiant ni au mythe selon lequel la technologie aura réponse à tout, et milite en revanche pour un aménagement du territoire et des habitats tenant compte de la géographie et de l’histoire, de l’environnement comme des femmes et des hommes qui y vivent. Au-delà des mots, voyons ce qu’il conçoit et enseigne.