Editorial, Revue futuribles n° 442

Institutions - Ressources naturelles, énergie, environnement - Société, modes de vie

Écologie et politique

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Dans le précédent numéro de Futuribles, nous nous inquiétions de l’accroissement des inégalités au sein et entre les générations, singulièrement du sort des jeunes qui, sous l’effet de la pandémie de Covid-19 se trouvaient confrontés à la difficulté de poursuivre leurs études, a fortiori de s’intégrer dans la société et dans l’emploi alors qu’en revanche, le sort des seniors jusqu’à présent aurait été préservé. Nous ne revenons pas ici sur ce constat, du reste controversé. Préférant anticiper et surtout explorer comment éviter que se créent de trop grandes inégalités, nous publions un article d’André Masson exposant une dizaine de mesures économiques différentes qui pourraient être adoptées afin que les plus âgés viennent aider une jeunesse confrontée à des perspectives incertaines et inégales.

Mais au cœur de ce numéro de Futuribles figure un autre sujet non moins actuel et lourd de conséquences pour l’avenir, celui de la manière de concevoir l’écologie politique et sa place sur l’agenda politique, selon deux auteurs : Brice Lalonde et Dominique Bourg.

Brice Lalonde explique que l’écologie politique doit se construire sur trois forces : une science, une morale et un mouvement. Une science qui doit s’appuyer sur des expertises solides et la capacité de les relier entre elles ; une morale qui exige que nous laissions à nos descendants une planète viable, donc un principe de responsabilité ; un mouvement qui prend appui sur une prise de conscience de plus en plus vive des enjeux écologiques et se traduit par un foisonnement d’initiatives prometteuses au sein de la société, des entreprises et, à un moindre degré, de l’État. Il insiste particulièrement sur le défi scientifique que constitue la compréhension de l’écosystème en interactions avec les activités humaines et, plus encore, sur notre obligation morale de « conversation-transmission du patrimoine » (à ne pas confondre avec d’autres causes accessoires) et sur le rôle essentiel incombant à l’Occident de défendre ses valeurs face à la concurrence redoutable qu’exercent dans le monde d’autres idéologies.

Dominique Bourg estime que nous sommes à la croisée de deux ères : l’une qui s’achève ; l’autre qui reste à inventer. Depuis l’époque des Lumières, écrit-il, la foi en Dieu a été remplacée par la foi dans le progrès scientifique et technique conférant aux hommes un sentiment de puissance et d’indépendance vis-à-vis de la nature, et l’illusion que la croissance économique permettrait l’enrichissement matériel de tous. Mais cette croissance, au demeurant peu équitable, rencontre des limites écologiques indépassables et menace notre civilisation d’effondrement. La prise de conscience de plus en plus vive de ces limites remet en cause le mythe du progrès et du « toujours plus » ; un changement radical s’impose. Il va donc nous falloir retisser « des liens entre les sciences, le vivant et le sensible » pour répondre à une nouvelle recherche de sens. Celle-ci passera par une « base éthique minimale » et trois éléments : les sciences, la sensibilité écologique entraînant de nouveaux comportements, et la démocratie, sous réserve de sa réinvention à différentes échelles géographiques. 

Deux perceptions différentes de l’avenir se dégagent de la lecture de ces articles : l’une plutôt progressiste ; l’autre résolument en rupture. Mais leurs auteurs fondent ensemble un grand espoir dans la mobilisation collective des citoyens. Cependant, Gabriel Salerno, revenant sur « l’effondrement » qui résulterait d’un développement écologiquement insoutenable, ainsi que sur la désagrégation socio-économique en cours, ajoute une troisième cause à la crise que nous traversons, « la crise de la cognition ». Il montre que la période actuelle est marquée par une perte de repères collectifs qui, du fait du discrédit des autorités scientifiques et politiques, forme un terreau propice au développement du populisme et de croyances complotistes. Il rejoint en cela l’analyse que faisait dans nos colonnes Geoffrey Pleyers (Futuribles, n° 440), déplorant la fragmentation sociale qui fait obstacle à l’instauration d’un « espace public délibératif », et qui ne fait que croître au travers des réseaux sociaux [1]. Or, si la diversité des points de vue est bienvenue en démocratie, celle-ci est actuellement menacée par l’éclatement de la société en tribus adverses, hostiles au débat et peu promptes à agir dans le même sens…

Nos sociétés sont traversées par d’innombrables contradictions. À titre d’exemple, dans le prolongement de notre série sur la mer, nos lecteurs pourront apprécier l’écart entre les dispositions légales adoptées pour éviter une dégradation du littoral, le fait qu’elles ne sont pas respectées et donc l’artificialisation des littoraux qui menace les ressources des océans, alors que celles-ci devraient être mobilisées avec les ressources agricoles pour assurer la sécurité alimentaire d’un pays comme la France.



[1] Sur le rôle joué par les réseaux sociaux, voir notamment « Les trois grandes tendances de mobilisation en ligne 2021 », OpinionAct, 18 mars 2021. URL : https://www.opinionact.com/ressources/empowerment/tendance-mobilisation-en-ligne-2021. Consulté le 6 avril 2021.