Editorial, Revue futuribles n° 437

Économie, emploi - Ressources naturelles, énergie, environnement - Santé - Société, modes de vie

Covid-19 : une rupture ?

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La revue Futuribles n’a pas vocation à traiter des sujets d’actualité. Mais pour tenter d’explorer ce qui peut advenir, encore faut-il d’abord essayer de discerner dans le présent, au-delà de ce qui fait l’écume des jours, quelles sont les tendances lourdes et émergentes, ainsi que les discontinuités et les ruptures qui peuvent intervenir et modifier leur trajectoire. Et selon leurs capacités d’anticipation, certes toujours imparfaites, les acteurs en subiront ou en contrôleront plus ou moins les effets.

La pandémie de Covid-19, et surtout peut-être sa représentation collective, n’est-elle pas justement ce que l’on appelle une « rupture », tant elle fut inattendue, en même temps que le cruel témoignage de notre imprévoyance et, une fois de plus, du primat de l’urgence sur toute considération concernant l’avenir ? Cela mérite débat et ce numéro de Futuribles comporte un « Forum » particulièrement fourni sur les causes et les conséquences de la crise, ainsi que sur les stratégies pouvant être adoptées.

Ce Forum révèle la disparité des points de vue entre ses sept auteurs : les uns, comme Nicolas Berg, considèrent l’événement surestimé et les mesures adoptées, disproportionnées au regard des conséquences socio-économiques dramatiques qui risquent d’en résulter ; les autres estiment qu’il ne fait qu’accélérer des changements qui étaient en germe auparavant et qui peuvent augurer de développements heureux. Ainsi en est-il, par exemple, du télétravail, à l’origine peut-être d’un regain de productivité [1] (Gilbert Cette), d’un nouveau rapport au temps et à l’espace, voire de nouveaux modes de vie et de consommation (Céline Laisney).

En vérité, si la crise du Covid-19 est un bon révélateur des inégalités (Julien Damon) et de l’imprévoyance des acteurs, les interprétations sont diverses et l’éventail des futurs possibles, plus ouvert que jamais. Ainsi peut-on s’interroger sur la désynchronisation des temps sociaux, le redéploiement des populations hors des grandes métropoles, le renouveau des espaces ruraux, sinon le « sacre de la terre [2] », la réconciliation des hommes avec leur écosystème, la culture du lien contre celle des biens, donc de l’être plutôt que de l’avoir, du bien-être plutôt que du « toujours plus »…

D’ailleurs, allant un pas plus loin, Christian de Perthuis explique ici comment cette crise, après quelques effets bénéfiques sur le plan environnemental, pourrait s’accompagner d’une politique de relance verte permettant de limiter durablement les émissions de gaz à effet de serre afin d’atténuer le changement climatique. Il explique en effet comment l’Union européenne et ses États membres pourraient adopter un green deal jouant simultanément sur les investissements, la taxation du carbone et la réglementation, pour entreprendre la nécessaire transition écologique…

Véritable rupture ou continuité ? Le débat est ouvert car, au-delà de l’événement amplifié par les médias et mobilisant donc toute notre attention, au-delà de la stratégie sous contrainte, adoptée ou qu’adopteront les acteurs, des phénomènes ayant une grande inertie demeurent qui mériteraient réflexion avant qu’il ne soit trop tard. Ainsi en est-il, nous disent Denis Lacroix et Nicolas Rocle, de l’inévitable montée du niveau de la mer et de la submersion du littoral, dont il serait bon de se préoccuper avant que leurs conséquences, à leur tour, ne deviennent dramatiques.

Ainsi en est-il également, nous rappelle Pierre Papon, 75 ans après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, de l’usage trop souvent irréfléchi des progrès techniques dont on ne soulignera jamais assez qu’ils sont des armes à double tranchant. Le cas de l’arme atomique est évident. Celui du numérique n’échappe pas à cette ambivalence ; il peut être un instrument d’émancipation aussi bien qu’une arme liberticide : nous l’avons vu d’ailleurs à propos du contrôle social en Chine [3] et lors du confinement, avec d’un côté, l’essor des jeux vidéo, du e-commerce, du télé-enseignement et du télétravail ; de l’autre, les débats suscités par le projet de traçage des personnes atteintes du Covid-19 et les craintes qu’il inspirait de voir ainsi s’instaurer un système de contrôle de la population [4]. On le sent bien : tout est possible — le meilleur comme le pire — et la suite dépendra assez largement de l’audace dont feront preuve nos lecteurs, les artisans du futur.



[1]Comme anticipé dans Cette Gilbert et Jullien de Pommerol Ombeline, « Dromadaire ou chameau ? À propos de la troisième révolution industrielle », Futuribles, n° 422, janvier-février 2018, p. 5-17.

[2]Voir le beau livre de Jean Viard, Le Sacre de la terre, La Tour d’Aigues : L’Aube, 2020.

[3]Voir Dubois de Prisque Emmanuel, « Le système de crédit social chinois. Comment Pékin évalue, récompense et punit sa population », Futuribles, n° 434, janvier-février 2020, p. 27-48.

[4]Le rôle simultanément bénéfique et pervers des réseaux sociaux a ainsi été manifeste durant la crise.

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