Editorial, Revue futuribles n° 435

Recherche, sciences, techniques - Ressources naturelles, énergie, environnement - Société, modes de vie

« Notre maison brûle »

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« Et nous regardons ailleurs » s’alarmait Jacques Chirac en ouverture de l’assemblée plénière du IVe sommet de la Terre à Johannesburg, en 2002. Presque 20 ans se sont écoulés depuis et, alors que l’Australie flambe, l’on estime que ses exploitations agricoles ont perdu déjà plus de 20 % de leurs profits malgré les mesures d’adaptation au changement climatique que le pays avait déjà prises.

Avec ce numéro de Futuribles commence une nouvelle série sur le climat et l’énergie, un sujet auquel notre revue accorde depuis longtemps une attention toute particulière, tant il nous semblait évident que le réchauffement climatique depuis deux siècles résultait d’un modèle de développement reposant sur une exploitation intensive de ressources longtemps considérées à tort comme infinies. Nous y revenons parce que la finitude de ces ressources est établie et que l’exploitation des énergies fossiles s’avère bien à l’origine du réchauffement planétaire. Qu’en outre, si l’on ne cesse de parler de transition énergétique, sinon écologique, tout reste à faire, la profonde transformation qu’elle exige ne pouvant s’opérer en un jour.

Faut-il ici rappeler encore les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et les conclusions de ses récents travaux sur les terres cultivables, l’eau, l’agriculture et la sécurité alimentaire mondiale ? Sébastien Timsit et Alain Grandjean, dans leur article sur la transition écologique en France, les évoquent rapidement en rappelant l’urgence de réduire les émissions de gaz à effet de serre, qu’il faudrait, en France, diviser environ par cinq d’ici 2050 pour atteindre l’objectif affiché par la Stratégie nationale bas carbone. Est-ce réalisable ? Ils s’attachent à montrer les efforts sans précédent qu’il faudrait déployer pour réduire ces émissions dans différents secteurs : le bâtiment, les transports, la production d’électricité… Leur ordonnance est sans appel ; son application, nonobstant nos états d’âme par exemple sur la taxe carbone, impliquerait une véritable métamorphose du système économique et social, qui devrait intervenir autant que possible dans toute l’Europe, sinon bien entendu dans le monde. Nous y reviendrons dans notre prochain numéro à propos du Green Deal, mais nous ne saurions nous soustraire à cet impératif au prétexte que les autres n’en feraient pas autant.

Jean-Marc Jancovici, dans son interview sur « la crise inexorable du carbone », souligne l’inertie du changement climatique qui ne saurait elle-même justifier l’inaction. Mieux encore, il rappelle les atouts particuliers dont bénéficie la France en raison des compétences de ses ingénieurs et de la capacité de sa population à se mobiliser au profit de l’intérêt collectif. Aurait-il lu la longue série d’articles que nous avons consacrée à « l’entreprise et la fabrique du bien commun », voire par anticipation le plaidoyer en faveur du mécénat (p. 77) en raison du rôle croissant que celui-ci joue au profit d’activités d’intérêt général, notamment au plan social et environnemental ?

Si nous refusons de tenir la catastrophe comme seul futur possible, une chose paraît évidente : la transition écologique doit être engagée. Mais elle ne pourra être réalisée qu’au prix d’une mobilisation sans précédent de tous les acteurs : des instances publiques à quelque niveau qu’elles soient, des entreprises et, plus généralement, de toute la population. Quelle conscience celle-ci a-t-elle, en France, des problèmes et défis environnementaux ici évoqués ? Quels enseignements peut-on en outre en tirer quant aux comportements humains confrontés au choix : soit du « toujours plus » et du chacun pour soi, soit de sauver la planète que nous léguerons à nos enfants et petits-enfants, sachant que la « fée technologie » ne nous dispensera pas d’un tel choix ?

Solange Martin, s’appuyant sur les enquêtes conduites depuis 2000 par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), explique ce que les Français veulent bien dire de leurs perceptions et de leurs comportements. Le bilan est en demi-teinte. Si neuf sur dix se déclarent depuis 1995 sensibles, voire très sensibles aux problèmes environnementaux, le passage à l’action rencontre bien des obstacles liés au contexte économique, social et politique, ou à d’autres priorités personnelles (voir à ce propos notre rubrique « Repères », p. 56). Entre les « convaincus » (plutôt les catégories socioprofessionnelles supérieures, urbaines et diplômées) et les « sceptiques », l’écart est grand et il se creuse au fil du temps.

Qui donc peut faire avancer la cause environnementale en France ? Daniel Boy, rappelant que le temps du climat est sans commune mesure avec le temps politique, souligne la difficulté pour les élus de prendre des mesures rigoureuses, souvent impopulaires, au seul bénéfice des générations futures. Nul ne peut échapper à ce dilemme, mais il faut trancher. Telle est notre responsabilité, celle des êtres humains, doublement motivés en raison de leur espérance de vie, et du legs qu’ils doivent aux générations à venir.

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