Editorial, Revue futuribles n° 433

Économie, emploi - Institutions - Recherche, sciences, techniques - Société, modes de vie

Tel père, tel fils, quel petit-fils ?

Par

Selon une enquête récente, les trois quarts des salariés français sont optimistes quant à leur avenir professionnel [1]. Cet optimisme varie cependant selon le sexe et le secteur d’activité, ainsi probablement que selon le niveau d’études bien que, de manière surprenante, ce critère n’apparaisse pas dans l’enquête en question. En revanche, celle-ci indique que 45 % d’entre eux déclarent songer à quitter leur emploi dans les cinq prochaines années (dont 22 % dans les deux ans). Ce sondage donne à penser qu’il existe en France une heureuse mobilité sociale.

Ne nous leurrons pas pour autant. L’origine sociale reste un déterminant majeur du devenir de chaque génération. Claude Thélot l’avait magistralement montré dans son livre Tel père, tel fils [2], publié en 1982, et Pierre Bréchon confirme la persistance de cette tendance en montrant combien l’héritage familial (le niveau de diplôme et la profession des parents) reste influent sur le devenir des enfants [3]. Ce phénomène de reproduction sociale est ici analysé, à l’aune des travaux récents de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), par Laurence Boone et Antoine Goujard qui révèlent l’ampleur de l’inégalité des chances, que ne corrigent guère, en France, ni l’École ni le parcours dans l’emploi. Ils s’emploient à montrer comment lutter contre ce déterminisme qui, sans doute, explique au moins en partie la perception que les Français ont des inégalités et, peut-être, la sympathie dont semblent avoir bénéficié les « gilets jaunes », mouvement dont Aziz Jellab nous livre un décryptage (p. 81).

Si l’évolution positive de l’emploi en France peut concourir à l’optimisme des salariés, elle ne saurait occulter la polarisation croissante de l’emploi, donc le recul des emplois à salaire intermédiaire au profit de ceux à haute rémunération et, surtout, de ceux à bas salaire. Or celle-ci risque de s’accentuer sous l’effet, par exemple, de la vague de licenciements récemment annoncée dans le secteur de la banque — prélude à la massive destruction d’emplois, annoncée par certains, sous l’effet de l’automatisation ? Cela signifie-t-il que, sur le long terme, nous assisterons à un nouvel essor du prolétariat et à une précarisation croissante des emplois que préfigurerait le travail de plate-forme dont Louis-Charles Viossat nous livre une analyse étayée, finalement assez rassurante ?

À condition que nous ne devenions pas tous « crétins digitaux », comme nous en menace Michel Desmurget? [4]. L’inquiétude n’est pas sans fondement lorsque l’on sait que neuf Français sur dix de 12 ans ou plus utilisaient, déjà en 2018, régulièrement Internet, de plus en plus d’ailleurs sur téléphone mobile, et que cette proportion atteignait 99 % chez les 12-17 ans [5]. Quelles pourraient alors être les conséquences de ces usages chez les plus jeunes dont la plasticité du cerveau est maximale [6] ?

Cette question est au cœur de notre troisième dossier spécial sur le cerveau, consacré cette fois-ci aux interactions homme-machine et, plus particulièrement à l’impact des écrans (télévision, ordinateurs, téléphones portables…) sur le développement du cerveau des adultes de demain, donc des enfants et des adolescents. L’analyse que nous livrent respectivement Grégoire Borst et Daniel Marcelli nous apporte des éléments de réponse — certes basés sur des recherches encore récentes — qui, sans omettre les risques, sont plus nuancés.

Sans confondre intelligence artificielle et intelligence humaine (voir l’article de Jean-Pierre Bellier introduisant le dossier), Laurence Devillers nous alerte opportunément sur le risque de possibles manipulations des individus par le biais de robots bientôt aptes à capter non seulement nos données mais aussi nos émotions. Elle soulève ainsi une vaste question sur laquelle nous reviendrons prochainement, tant ces technologies, plus encore que les précédentes, peuvent être exploitées pour le meilleur comme pour le pire des usages ; et l’on pense inévitablement à George Orwell, à 1984 [7] et à son Big Brother.

Enfin, c’est à un autre auteur britannique, Daphné du Maurier, que nous empruntons ici quelques extraits choisis de son roman Mad [8] paru en 1972, tant sa relecture nous a semblé éclairante, sinon prémonitoire, quant au devenir du Royaume-Uni après qu’il ait quitté la Communauté européenne pour former avec les États-Unis une alliance, l’EURU, que devaient rejoindre d’autres pays anglophones pour acquérir une véritable suprématie mondiale. Un futur possible ou un futur terrible qui, peut-être, témoigne de la nécessité de l’anticipation dans la gestion des affaires publiques et de la manière suivant laquelle le bien commun  peut être sacrifié au profit de manœuvres politiciennes à courte vue.



[1] ADP (Automatic Data Processing), The Workforce View in Europe 2019. URL : https://www.fr.adp.com/donnees-thematiques-tendances-rh/engagement-des-salaries-gestion-des-talents/workforce-view-2019/. Consulté le 9 octobre 2019.

[2]Thélot Claude, Tel père, tel fils ? Position sociale et origine familiale,  Paris : Dunod, 1982.

[3]Bréchon Pierre, « Des milieux familiaux qui continuent de marquer le devenir de chaque génération », in Pierre Bréchon, Frédéric Gonthier et Sandrine Astor (sous la dir. de), La France des valeurs. Quarante ans d’évolutions, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 2019.

[4]Desmurget Michel, La Fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants, Paris : Seuil, 2019 (analysé en p. 141-143 de ce numéro).

[5] Baromètre du numérique 2018, 18e édition, Paris : CREDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie), décembre 2018.

[6]Henry Jean-Pierre, « Le cerveau, une machine vivante », Futuribles, n° 431, juillet-août 2019, p. 5-23.

[7] Londres : Secker and Warburg, 1949.

[8]Maurier Daphné (du), Rule Britannia, Londres : Victor Gollancz, 1972 (traduction française : Mad, Paris : Albin Michel, 1974 et 1999).

À lire également

S'abonner à la revue

Principale revue de prospective en langue française, la revue Futuribles est un bimestriel disponible au format papier ou numérique. Découvrez nos trois formules d'abonnement.

S'abonner