Editorial, Revue futuribles n° 425

Géopolitique - Ressources naturelles, énergie, environnement - Société, modes de vie

Moisson d’été

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Au sommaire de ce numéro de Futuribles figurent quatre thèmes principaux. Le premier concerne la transition écologique, un vrai défi dont nous n’aurons jamais fini de parler tant les enjeux aujourd’hui, en France, en Europe et dans le monde, sont majeurs, et les stratégies correspondantes hélas bien insuffisantes. En effet, « notre maison brûle et nous regardons ailleurs » comme l’affirmait Jacques Chirac lors de son discours à l’Assemblée plénière du quatrième sommet de la Terre, en 2002, à Johannesburg, et nous ne faisons rien, ou presque rien au regard du risque de plus en plus évident de destruction de notre écosystème et, accessoirement, de l’humanité.

Nous reviendrons inlassablement sur le sujet dans nos prochains numéros, mais ici sont abordés deux aspects très concrets de cette question, deux sources d’énergie renouvelables dont le potentiel est bien peu exploité. Pourquoi la France, se disant très attachée à la transition écologique, néglige-t-elle à ce point la chaleur que recèle, selon Jacques Varet, son sol et son sous-sol, ces ressources abondantes de la géothermie ? Comment se fait-il par ailleurs que les ressources du soleil soient, dans ce pays, si peu mobilisées ? Peut-être en raison des structures de l’offre et de l’habitude que nous avons prise de vivre d’un service public national dont la commodité gomme les défauts et favorise le statu quo. Nathalie Popiolek nous présente ici un scénario montrant de quelle manière, en nous appuyant sur le numérique, pourrait être mieux exploité le solaire photovoltaïque.

Le deuxième sujet concerne le progrès technologique qui, visiblement, plus que jamais, fascine nos contemporains, d’autant plus que les avancées en la matière sont (ou nous apparaissent) de plus en plus rapides alors que, peut-être, elles sont plus lentes qu’on ne l’imagine. Alors aussi que l’on sait que les progrès scientifiques et techniques ne se diffusent dans le corps social que sous différentes conditions économiques, sociales et culturelles, celles-ci pouvant jouer selon les cas un rôle frein ou moteur. Alors que l’on sait tout aussi bien que ces technologies sont des armes à double tranchant pouvant conduire aux meilleurs comme aux pires des usages.

Tandis que les technosciences et l’intelligence artificielle sont plus que jamais à l’agenda, sont ici évoqués leurs usages possibles dans le domaine de la santé, mais aussi leur exploitation au profit du rêve des transhumanistes de produire des « hommes augmentés », sinon une « posthumanité »… Nous y reviendrons plus longuement dans notre prochain numéro.

Le troisième thème porte sur les nouvelles routes de la soie, qui sont sans doute emblématiques de la volonté de la Chine de s’imposer comme un acteur majeur sur la scène mondiale, sinon d’y affirmer son leadership. Annoncé pour la première fois en 2013 par le président Xi Jinping, il s’agit d’un projet transeurasiatique qui, du Pacifique à la Baltique, de Xi’an à Venise, entend développer les infrastructures indispensables à l’expansion du commerce chinois. Le projet est pharaonique et la question que nous devons nous poser est évidemment de savoir s’il ne s’agit que d’un discours, assurément mobilisateur pour les Chinois, peut-être pour leurs partenaires étrangers, ou s’il s’agit d’un plan assorti des moyens de l’accomplir. Quels sont concrètement les projets lancés sous couvert de ces nouvelles routes de la soie, et les arguments de la Chine à l’appui d’une telle ambition ? Quel est l’accueil réservé au projet par les pays qu’elles traversent ? Quels profits et pertes peuvent en résulter pour chacun des « partenaires » que la Chine veut entraîner dans l’aventure ? L’article de Rémi Perelman sur les réseaux de transport terrestres et maritimes nous fournit sur ces sujets une analyse très éclairante.

Enfin, j’en viens à la tribune européenne de Jean-François Drevet qui souligne combien les avancées de la politique européenne de sécurité et de défense apparaissent « millimétriques » au regard de la « progression géométrique des menaces aux périphéries du continent ». Parmi ces menaces, il souligne les pressions militaires de la Russie sur les ex-républiques soviétiques, la politique belliqueuse de la Turquie et, bien évidemment, « l’expansion du terrorisme islamiste », phénomène qu’il convient de ne pas confondre avec ce qui ressort des enquêtes analysées par Pierre Bréchon sur « les opinions publiques arabes ».

Cet article repose sur les résultats de l’Arab Barometer, une recherche de grande ampleur opportunément initiée par des universitaires américains et arabes, qui s’inscrit dans la droite ligne des enquêtes sur les valeurs des Européens dont Futuribles a souvent rendu compte [1]. Ces enquêtes dans les pays arabes sont plus récentes que celles menées en Europe (la première date de 2006-2007). Elles portent donc sur une période plus courte mais comportent d’utiles enseignements. Le premier est celui d’une extrême diversité entre pays, notamment entre ceux qui estiment que leur pays, sur le plan économique, se porte mieux et que la situation ira s’améliorant, et ceux qui, au contraire, pensent qu’elle se dégrade et se détériorera encore. Le désir d’émigrer est intimement lié, assez logiquement, à ces perceptions.

Un autre résultat frappant de ces enquêtes concerne les croyances et pratiques religieuses puisque « quasiment tout le monde se dit musulman » (sauf au Liban) et que près des trois quarts de la population prient tous les jours (contre seulement 21 % dans l’Union européenne). Pierre Bréchon souligne l’importance de cet islam « plutôt fondamentaliste » et ses implications sociétales diverses, notamment en matière de tolérance et d’altérité. Enfin, il montre que les Arabes se révèlent à peu près aussi peu politisés que les Européens et aussi peu confiants vis-à-vis des autorités. Je suis conscient que certains résultats de cette enquête pourraient faire l’objet d’une exploitation idéologique. Mais si la revue Futuribles devait se censurer sur les questions qui font débat, elle perdrait instantanément une bonne partie de sa raison d’être.



[1] Voir notamment Futuribles n° 395 (juillet-août 2013) ; n° 277 (juillet-août 2002) et n° 200 (juillet-août 1995).