Editorial, Revue futuribles n° 421

Économie, emploi - Entreprises, travail - Recherche, sciences, techniques

La foudre technologique

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L’apparition des machines — bien qu’elles améliorent en général les conditions humaines — a toujours suscité de vives inquiétudes quant à l’avenir du travail. En témoignent de célèbres écrits relatant la destruction de machines à filer en Normandie, et La Terre de Zola [1] relatant l’opposition des paysans vis-à-vis de la mécanisation. Aux débuts de l’informatisation ont fleuri à nouveau de telles inquiétudes. Celles-ci resurgissent aujourd’hui avec une vigueur nouvelle en raison de l’ampleur et de la nature de la vague technologique en cours, ainsi que de la vitesse présumée de sa diffusion et de ses impacts.

Plusieurs études ont notamment été produites prétendant mesurer les destructions d’emplois, les estimant, aux États-Unis, entre 9?% et 47?% du volume d’emplois actuel, chiffres que l’on retrouve dans nombre de travaux menés en Europe et largement repris par les médias. Sur quoi sont fondées ces prévisions alarmistes et quel crédit peut-on leur accorder ? Tel est l’objet de l’article de Marie-Claire Carrère-Gée qui en outre rend compte ici d’une étude du Conseil d’orientation pour l’emploi procédant à une estimation des emplois « les plus exposés à l’automatisation ». Celle-ci révèle que le progrès technologique favoriserait plutôt l’emploi qualifié et très qualifié au détriment de celui qui l’est moins, et que l’enjeu concerne plus la transformation du contenu des emplois que la fin du travail. Comme elle l’écrit, il est très difficile d’émettre une estimation sur les emplois nouveaux qui pourraient être créés sous l’effet de cette vague technologique mais, dans le passé, il s’est avéré que la machine n’avait pas détruit l’emploi — quoique les performances diffèrent d’un pays à l’autre.

L’article de Jonathan Gershuny et Kimberly Fisher, qui se fonde sur 56 enquêtes sur les usages du temps dans 16 pays, sur une période d’un demi-siècle (1961-2010), confirme cette analyse. Trois enseignements principaux se dégagent de leurs travaux. 1) Le temps quotidien consacré à l’ensemble du travail (rémunéré et non rémunéré), s’il a sensiblement baissé durant la décennie 1960, ne s’est guère réduit depuis 40 ans. 2) Les hommes ont vu leur durée de travail rémunéré baisser et celle de leur travail non rémunéré augmenter, alors que l’allocation du temps des femmes a évolué en sens inverse (moins de temps consacré aux tâches domestiques, plus de temps consacré au travail rémunéré). 3) Enfin, contrairement aux évolutions antérieures, alors que les personnes les moins instruites travaillaient plus que les autres, ce sont désormais les personnes les plus instruites qui consacrent le plus de temps à leur travail.

Ce troisième enseignement tend à confirmer qu’il y a de plus en plus de travail pour les personnes les plus qualifiées (quoique ces enquêtes nous renseignent sur le volume d’heures travaillées d’un seul segment de la population, les 20 à 59 ans, sans nous indiquer leur nombre et leur taux d’emploi). Les auteurs de cet article, s’appuyant sur la Théorie de la classe de loisir de Veblen [2], distinguent eux-mêmes deux types de travail : d’une part, le « labeur » qui est répétitif et pénible, exige souvent un travail physique et confère un salaire modéré ; d’autre part, « l’exploit » qui exige, dirais-je, de plus hautes qualifications. Il est d’ailleurs intéressant de rappeler que Daniel Bell dans son célèbre ouvrage Vers la société postindustrielle [3] soulignait déjà que, dans la société industrielle, l’activité économique reposait sur l’utilisation de biens d’équipement, donc des capitaux fixes, alors que dans la société postindustrielle, elle dépend de hauts niveaux de capital humain incorporé. Jonathan Gershuny et Kimberly Fisher arrivent ainsi à la conclusion que « ceux qui aujourd’hui dépendent de leur capital humain pour leurs hauts revenus doivent consacrer leur propre temps à de longues heures de travail rémunéré ».

Voici une assertion que ne contestera pas André-Yves Portnoff, auteur dans ce même numéro d’un article sur « la révolution de l’immatériel » dont le leitmotiv est de nous dire que désormais la création de richesse repose principalement sur des facteurs immatériels : les valeurs, la vision, la volonté, auxquelles, faute de savoir les comptabiliser, nous n’accordons pas suffisamment d’attention. Revenons donc aux nouvelles technologies et à ce que l’on en disait voici une quarantaine d’années. Je vous invite à relire le texte de Jean Voge que nous avons publié à son retour d’un voyage d’étude aux États-Unis en 1985 [4]. Il constatait l’accroissement très rapide de la proportion de travailleurs traitant et diffusant de l’information en même temps que « l’improductivité surprenante » de tous ces cols blancs.

« La société d’information, soulignait Jean Voge, loin de marquer la prédominance de l’esprit sur la matière et le triomphe de l’électronique » risque de déboucher sur une crise interminable, une « croissance zéro de la productivité globale, […] un déclin des niveaux de vie imputable pour l’essentiel au gonflement des frais généraux, à la formation, à la recherche, au conseil et surtout à la bureaucratie ». L’auteur dénonçait ainsi la « production d’entropie » résultant, selon lui, non des nouvelles technologies mais du défaut d’innovation dans les formes d’organisation et de management, plus précisément des structures pyramidales dont « les sommets constituent de véritables goulets d’étranglement ». Il plaidait en revanche en faveur d’organisations cellulaires dans lesquelles « chaque sous-ensemble, du local au global, est autorégulé par des boucles autonomes de rétroaction ».

Dans ces organisations cellulaires, les emplois dits qualifiés sus-évoqués, qui sont souvent réservés aux plus diplômés, pourraient peut-être jouer un rôle d’entraînement plus important qu’anticipé vis-à-vis des personnes moins diplômées mais néanmoins aussi utiles et performantes.



[1]Zola Émile, La Terre, Paris : G. Charpentier, 1887.

[2]Veblen Thorstein B., The Theory of the Leisure Class, Londres / New York : Routledge, 1994 (1899) [traduction française, Théorie de la classe de loisir, Paris : Gallimard, 1970].

[3] Bell Daniel, The Coming of Post-Industrial Society, New York : Basic Books, 1973 (traduction française, Vers la société postindustrielle, Paris : Robert Laffont, 1976).

[4]Voge Jean, « Crise, information et communication dans l’économie américaine », Futuribles, n° 90, juillet-août 1985.