Editorial, Revue futuribles n° 420

Entreprises, travail - Société, modes de vie - Territoires, réseaux

Autonomie et servitudes

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La session extraordinaire du Parlement français convoquée en juillet a, entre autres, adopté le projet de loi d’habilitation du gouvernement à prendre par ordonnances « les mesures pour le renforcement du dialogue social ». Et le gouvernement entendait avoir, d’ici la fin du mois d’août, procédé aux principaux arbitrages concernant la réforme du droit du travail. Heureuse initiative s’il en est quoique, au moment où nos bouclons ce numéro, la teneur des réformes reste floue. Et il est des réformes qui ne se décrètent pas ; j’en prends ici un exemple.

Saisissant est le contraste entre deux tendances : d’une part, l’évolution de la valeur travail et le rôle déterminant des facteurs humains dans les performances des entreprises ; d’autre part, l’essor de la prescription qu’observe l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS), dont rend compte l’article de Michel Héry et Catherine Levert.

Quant à l’évolution de la valeur travail, toutes les enquêtes révèlent que nos contemporains, et surtout les jeunes générations, aspirent à un travail qui, outre ses avantages matériels, soit porteur de sens et source d’épanouissement. Un ouvrage récent [1] montre également que les performances des entreprises dépendent de leur capacité à prendre en compte les facteurs humains, notamment les émotions, le plaisir, la qualité de vie. Frédéric Mazzella, fondateur de BlaBlaCar, affirme ainsi que « l’on ne manage plus aujourd’hui comme on le faisait il y a une vingtaine d’années » ; il résume bien ce que, par exemple, Xavier Fontanet (ancien directeur général d’Essilor) constate et ce qu’écrit Pascal Demurger (directeur général de la MAIF) [2].

Mais quand nous lisons l’article de M. Héry et C. Levert (voir p. 5), basé sur un important exercice de prospective mené par l’INRS, il est frappant que la principale tendance lourde se situe à l’opposé des observations précédentes. Les auteurs relèvent en effet une forte augmentation de la prescription (plus de procédures à respecter et moins de latitude laissée aux travailleurs) et une intensification des rythmes de travail… Citant David Graeber, ils estiment que, depuis 1970, l’arrivée des technologies a renforcé la discipline et s’est accompagnée d’une augmentation des pathologies (troubles musculo-squelettiques et troubles psychosociaux). Merci donc à eux de nous fournir peut-être ainsi l’explication qui manquait dans notre numéro de mars-avril, lorsque nous constations que le progrès technique n’entraînait plus autant qu’auparavant de gains de productivité… Si vraiment le travail devient de plus en plus routinier, n’en viendrons-nous pas à aspirer à ce que les robots remplacent les hommes ? Mais les auteurs de cet article se veulent finalement rassurants : l’automatisation, écrivent-ils, est une arme à double tranchant, elle peut être un facteur d’asservissement aussi bien que de libération.

À nous donc d’en décider, comme en maints autres domaines, ceci étant un leitmotiv de notre revue qui, dans sa rubrique « Artisans du futur », montre une fois encore combien l’avenir des territoires dépend de la volonté de leurs habitants. Et, dans un genre différent, l’article de Gilbert Hottois sur les espoirs et les craintes que peuvent susciter les avancées technologiques met aussi l’accent sur nos responsabilités quant à leurs usages.

La problématique de l’autonomie se retrouve également dans notre dossier spécial sur la question régionale réalisé grâce au concours précieux de Jean-François Drevet et Éric Dufeil. Quel est en effet le dilemme auquel les pays européens sont confrontés ? Celui, bien évidemment, de pouvoir simultanément renforcer les institutions communautaires — de sorte que l’Union européenne puisse pleinement exercer les pouvoirs qui lui sont nécessaires — et les pouvoirs locaux — là où la démocratie de proximité peut le mieux s’exercer —, sans priver totalement les États d’une souveraineté à laquelle ils demeurent très attachés. Et la solution à ce problème ne saurait être unique tant la diversité est grande entre d’un côté des États authentiquement fédéraux (Allemagne, Autriche et Belgique) ; de l’autre des États unitaires, certains très décentralisés (Italie, Espagne), d’autres plus ou moins engagés dans des processus fort divers de décentralisation, sans parler ici de leur population, de leur produit intérieur brut, du nombre (la France avec plus de 36?000 communes détenant le record absolu du nombre de collectivités locales) et de la taille des niveaux intermédiaires…

J’invite nos lecteurs à lire, en guise d’introduction à ce dossier, l’encadré d’Éric Dufeil (p. 23) qui expose, avec un œil européen, la problématique d’ensemble de ce dossier que nous ouvrons avec un article sur l’Allemagne et son remarquable régime fédéral qui, sans doute, a largement contribué au succès de son unification après l’effondrement du bloc soviétique. La solidité de son cadre institutionnel la dispensera-t-elle pour autant de toute adaptation ? Tout autre est la situation du Royaume-Uni, surtout depuis le vote sur le Brexit en juin 2016 et les divergences alors apparues entre les nationalités, qui peuvent compromettre son unité : que feront l’Écosse et l’Irlande du Nord ? Le troisième pays faisant l’objet d’un article dans ce dossier est l’Espagne, taraudée par la question des nationalités et mise au défi par les indépendantismes basque et catalan. Quidde l’avenir des autonomies et, de ce fait même, de la Constitution démocratique de 1978 ? Ce dossier pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses, mais ces questions vont bien au-delà du simple ajustement institutionnel qui pourrait s’imposer ; cela renvoie au fonctionnement de nos démocraties confrontées, aujourd’hui à nouveau, au risque des extrémismes.



[1]. Détrie Philippe et Constant Laurence (sous la dir. de), Cent regards sur le management en 2030, Paris : La Maison du management, 2017.

[2]. Demurger Pascal, « Pour une nouvelle manière d’entreprendre », Les Échos, 27 juillet 2017.

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