Editorial, Revue futuribles n° 415

Fragments de futurs possibles

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Les lecteurs de la revue Futuribles, sans aucun doute, sont familiers de notre approche vis-à-vis de l’avenir. Qu’ils me permettent néanmoins de rappeler ici brièvement notre manière de concevoir la prospective, son utilité et ses limites, bien résumée par la formule « l’avenir ne se prévoit pas ; il se construit ».

Il ne peut se prévoir avec certitude dès lors qu’il n’est pas prédéterminé, donc qu’il est, par essence, inconnaissable. Il se construit notamment au travers de décisions et d’actions humaines, tous les acteurs n’ayant évidemment pas tous les mêmes pouvoirs ni les mêmes finalités. Leur latitude d’action sera cependant d’autant plus grande qu’ils auront fait preuve d’anticipation et ne seront donc pas exclusivement esclaves des urgences. Tel est l’objet de la prospective dite exploratoire qui, partant de la représentation que nous pouvons nous forger de la situation actuelle, des tendances lourdes et émergentes qu’elle recèle, des incertitudes et des risques de rupture qu’elle comporte, nous amènera à réfléchir à ce qui peut advenir.

Cette fonction, que l’on aurait appelée jadis de prévoyance, est la condition même du pouvoir dont l’exercice exige de savoir quelles finalités les acteurs s’assignent comme souhaitables et réalisables, quelles stratégies ils estiment opportun et possible d’adopter. Qu’il s’agisse du dirigeant d’une entreprise ou de toute autre organisation, d’un élu à quelque échelle géographique qu’il exerce ses responsabilités, le défi auquel chacun est confronté est le même [1] : chacun — y compris chacun d’entre nous —, s’il s’en donne les moyens, peut être acteur dans son propre domaine et plus ou moins bien connaître comment celui-ci peut évoluer. Mais aucun acteur, quel que soit son terrain de jeu, ne peut faire l’impasse sur l’évolution de son environnement extérieur, sur la dynamique d’ensemble du système [2] dont les évolutions possibles ne sont pas nécessairement de son ressort.

Telle est la raison pour laquelle l’association Futuribles International a, depuis longtemps, développé un dispositif de veille prospective mutualisée dénommé « Vigie ». Son objectif est d’essayer de détecter et d’analyser les tendances lourdes et émergentes (« les faits porteurs d’avenir », qualifiés aussi d’émergences), les incertitudes et risques de rupture majeurs. Ce travail, mené avec le concours des membres partenaires de l’association et de son réseau d’experts, donne lieu à la production régulière de notes de veille, d’analyses prospectives, de réunions, et à l’élaboration d’un rapport bisannuel dont la diffusion est normalement réservée à ses membres.

Le numéro spécial que nous consacrons en cette fin d’année au Rapport Vigie 2016 [3] ne saurait rendre compte de l’ensemble du travail accompli, a fortiori de celui qui se poursuit sur une base régulière. Notre objectif est toutefois de permettre à nos lecteurs de prendre connaissance des travaux de prospective ainsi réalisés.

Ils y retrouveront des tendances lourdes, telles que celles qui résultent, par exemple, de la dynamique démographique, notamment du poids croissant de l’Asie et de l’Afrique et du vieillissement, des défis auxquels les organisations se trouvent ou vont se trouver confrontées sous l’effet de la diffusion des nouvelles technologies et de l’évolution des valeurs et des comportements face au travail. Ils y trouveront aussi le résultat d’une réflexion originale sur les ressources naturelles dont les limites ne se situent pas seulement en amont, au niveau des réserves, mais aussi en aval en raison de l’impact que leur consommation entraîne sur l’écosystème, des analyses non moins percutantes des perspectives en matière d’éducation, de santé, de modes de vie. Et, bien entendu, sans qu’elles aient pu être traitées en détail, les « conflictualités » de demain — le bouleversement de la scène géopolitique, avec l’émergence de nouveaux acteurs et de nouveaux moyens —, ainsi que les perspectives et ruptures possibles dans le domaine des sciences et des techniques, notamment en raison des avancées dans les sciences de la matière et de l’Univers, de celles de la biologie et de la génétique.

Loin de moi la prétention de faire ici une synthèse de ce qui est déjà une synthèse. Loin de tous ceux qui ont contribué à ce Rapport Vigie, a fortiori à ce numéro spécial, la prétention de dire qu’ils ont décrypté de manière exhaustive et analysé tout ce que le présent recèle, ce qui peut en résulter et avoir un impact majeur à moyen et long termes. Nous vous livrons ici des matériaux qui sont davantage destinés à nourrir la réflexion, voire à enrichir un débat utile comme, par exemple, celui sur l’éventuelle disparition de la croissance économique. La seule certitude que nous ayons, outre l’incertitude du futur, est que l’éventail des futurs possibles n’a peut-être jamais été aussi ouvert et donc notre responsabilité aussi grande de veiller au fait que le pire n’advienne pas et que le souhaitable devienne possible.

 



[1] À moins que les dirigeants évidemment se contentent d’une gestion « au fil de l’eau » supposant une agilité parfaite de leur organisation en dépit d’inerties pourtant évidentes.

[2] Je fais ici référence au livre de Michel Crozier (et Erhard Friedberg) L’Acteur et le système, Paris : Seuil, 1977 ; et au livre de Jacques Lesourne, Les Systèmes du destin, Paris : Dalloz, 1976.

[3] Jouvenel François (de) (sous la dir. de), Rapport Vigie 2016. Futurs possibles à l’horizon 2030-2050, Paris : Futuribles International, 2016, 540 p.

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