Editorial, Revue futuribles n° 412

Économie, emploi - Société, modes de vie

De la pensée à l’action

Par

Arthur Cecil Pigou fut sans doute le premier, voici bientôt 100 ans, à avoir travaillé sur l’économie du bien-être et introduit la notion d’externalité [1], deux notions qui allaient rester très absentes des préoccupations qui ont présidé, quelques décennies plus tard, à l’établissement des systèmes modernes de comptabilité nationale.

En revanche, quelque 50 ans plus tard, en France, la Commission des comptes de la nation souligne les limites de la comptabilité économique qui, pour reprendre les termes qu’emploiera ultérieurement Joseph Stiglitz, comptabilise positivement les catastrophes, les accidents, les pollutions, mais non les activités socialement utiles. C’est d’ailleurs le leitmotiv du livre de Bertrand de Jouvenel, Arcadie. Essais sur le mieux-vivre [2], dont le premier chapitre, « L’économie politique de la gratuité », rend hommage à Pigou avant de dénoncer le fait que les économistes semblent ignorer les services gratuits, les biens gratuits et les « biens négatifs » (les externalités).

Quand les soixante-huitards proclament que l’on ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance, ils ne font que reprendre l’heureuse formule de Denis de Rougemont rappelant que le PIB (produit intérieur brut) comptabilise « ce qui est cher et non ce qui nous est cher ». Et c’est alors que s’engagent en France plusieurs initiatives pour pallier les déficiences des indicateurs économiques. Ainsi est instaurée, au cours des années 1970, une Commission des comptes du patrimoine naturel [3], ainsi qu’un groupe de même nature pour apprécier le patrimoine culturel. Enfin, est surtout engagé un effort sans précédent pour développer de nouveaux indicateurs, comme en témoigne, en France, l’ouvrage de Jacques Delors sur les « indicateurs sociaux [4] » et, au plan international, les travaux du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) sur l’indice de développement humain (IDH).

Mais l’attention alors portée à ces questions, curieusement, s’éclipse (en dépit de quelques ouvrages tels ceux de Patrick Viveret [5] et Dominique Méda [6]), jusqu’à ce qu’une nouvelle vague de travaux apparaisse durant les années 2000. Ainsi de l’initiative lancée en 2007, conjointement par la Commission européenne et le Parlement, qui fait suite elle-même à la Stratégie en faveur du développement durable (SDD) et entend « au-delà du PIB : mesurer le progrès, la véritable richesse et le bien-être des nations [7] » . Ainsi de l’adoption en 2015, par les Nations unies, d’un Programme de développement durable à l’horizon 2030, comportant 17 objectifs majeurs dont la réalisation exigera, comme le précédent plan, la détermination d’indicateurs. Ainsi également de l’« initiative du vivre mieux », lancée en 2011 par l’OCDE, qui entend évaluer, au travers d’une batterie d’indicateurs, le bien-être et sa durabilité dans les pays de l’OCDE et les grands pays émergents (voir p. 5 de ce numéro).

Espérons que ces instances disposeront donc désormais d’un tableau de bord pérenne, voire d’un système de veille, de pilotage et d’évaluation efficace pour la conduite de leurs politiques. Mais point ne suffit d’avoir des idées et des données pour que l’on en fasse bon usage et que les acteurs passent à l’action. Le cas du réchauffement climatique et l’enjeu du développement durable sont très révélateurs à cet égard : nous savons ce qu’il faut faire mais ne le faisons pas pour autant.

Pour illustrer ce problème, je prendrai cette fois l’exemple de l’organisation et du management des entreprises, ainsi que de l’emploi, puisqu’ils sont largement traités dans ce numéro de Futuribles. Je viens de relire l’excellent rapport d’Antoine Riboud, Modernisation, mode d’emploi [8], qui soulignait, en 1987, l’excès d’investissement physique dans les équipements, et le déficit d’investissement immatériel notamment en matière d’organisation, de management et de ressources humaines. Dans le même sens, rappelons-nous le numéro de Sciences & techniques sur « la révolution de l’intelligence [9] », et Michel Crozier qui écrivait (voici 45 ans) que les organisations modernes dépendraient de plus en plus « de la bonne volonté de leurs membres, de leurs capacités d’adaptation et d’innovation, de leur aptitude à coopérer entre eux [10] ».

Je terminerai par un dernier exemple, en lien cette fois avec la problématique de l’emploi. En 1995, était publié par le Commissariat général du plan le rapport d’un groupe de travail présidé par Jean Boissonnat, Le Travail dans 20 ans [11]. En le relisant, certaines anticipations apparaissent à l’évidence erronées, par exemple sur les projections de population active, mais d’autres s’avèrent très clairvoyantes, par exemple sur l’évolution des formes d’emploi, voire sur l’idée d’un « contrat d’activité ». Sur le même registre, il est impressionnant de relire le texte d’Alain Supiot « Le travail en perspectives [12] ». Comment expliquer que tant de recommandations si pertinentes n’aient pas davantage incité à l’action ?



[1] Voir ses ouvrages Wealth and Welfare et The Economics of Welfare, Londres : MacMillan, respectivement 1912 et 1920.

[2] Arcadie. Essais sur le mieux-vivre, Paris : SEDEIS (coll. Futuribles), 1968, ouvrage dont une nouvelle édition est parue en 2002 (Paris : Gallimard), préfacée par Dominique Bourg.

[3] Toulemon Robert, « La comptabilité du patrimoine naturel », Futuribles, n° 34, juin 1980, p. 49-58.

[4] Delors Jacques, Les Indicateurs sociaux, Paris : SEDEIS (coll. Futuribles), 1971.

[5] Reconsidérer la richesse. Rapport final de la mission « Nouveaux facteurs de richesse », Paris : secrétariat d’État à l’Économie solidaire, 2002.

[6] Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la richesse, Paris : Flammarion (Champs actuel), 2008.

[7] Voir Brimont Laura, Demailly Damien et Chancel Lucas, « Vers de nouveaux indicateurs de développement », Futuribles, n° 411, mars-avril 2016, p. 35-46.

[8] Paris : rapport au Premier ministre, 1987.

[9] Gaudin Thierry et Portnoff André-Yves (sous la dir. de), « La révolution de l’intelligence. Rapport sur l’état de la technique », Sciences & techniques, n° spécial, mars 1985.

[10] La Société bloquée, Paris : Seuil, 1970.

[11] Paris : Odile Jacob / Commissariat général du Plan, 1995 (voir aussi page 77 de ce numéro).

[12] Revue internationale du travail, vol. 135, n° 6, 1996.

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