Editorial, Revue futuribles n° 409

Économie, emploi - Ressources naturelles, énergie, environnement

Climat et développement

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Alors que Futuribles a joué un rôle pionnier dans la prise de conscience des enjeux écologiques [1], nos lecteurs seront peut-être surpris que nous ne traitions pas directement des enjeux de la 21e conférence des parties à la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP21), qui se réunira bientôt à Paris. L’interview de Jean-Christophe Victor sur l’Arctique illustre certes amplement, et à elle seule, quelles peuvent être les conséquences du réchauffement climatique et les enjeux écologiques, économiques et géopolitiques qui y sont liés. En outre, cette conférence sans nul doute occupera largement les médias au cours des prochaines semaines.

Nous n’y consacrons pas plus d’espace dans ce numéro pour plusieurs raisons : d’abord parce que la problématique du climat, et plus généralement de l’environnement, n’a cessé de faire l’objet de publications fort nombreuses dans notre revue ; ensuite parce que je suis convaincu que ces questions ne peuvent pas être traitées de manière isolée — ceci ne conduisant au mieux qu’à des mesures curatives — ; enfin parce que le passage des paroles aux actes (le respect des engagements pris lors de tels sommets) n’est jamais garanti. L’article de Jacques Theys le montre parfaitement, tout en soulignant à juste titre que la politique de l’environnement se devrait d’être transversale à toutes les autres.

Comment pourrions-nous en effet espérer progresser dans la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre (GES) — tout en nous adaptant d’ailleurs au réchauffement climatique qui est déjà inéluctable — sans aborder les questions énergétiques et, plus généralement, celle d’un modèle de développement qui se doit d’être durable et équitable, contrairement à celui suivi dans le passé ? On se souvient qu’au début du siècle, les dirigeants du monde entier se sont réunis aux Nations unies pour adopter un programme, celui des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) comprenant notamment : l’élimination de l’extrême pauvreté et de la faim, la promotion de l’éducation primaire pour tous, la lutte contre le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) / sida, le paludisme et d’autres maladies, l’instauration d’un environnement durable, la mise en place d’un partenariat mondial pour le développement…

Le rapport publié en juillet dernier par les Nations unies montre néanmoins que si « des avancées significatives ont été effectuées [2] », les objectifs sont loin d’être atteints et que les progrès ont été inégaux entre les pays et les régions. Ainsi, lors du sommet des Nations unies sur le développement durable qui s’est tenu à New York en septembre, le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, Ban Ki-moon, a-t-il appelé à un nouvel effort pour « engager fermement tous les pays sur la voie d’un monde plus prospère, durable et équitable », tandis que le pape François, lors de sa première visite au siège des Nations unies, également en septembre, affirmait que « l’exclusion économique et sociale […] est une très grave atteinte aux droits humains et à l’environnement ».

On ne saurait en effet dissocier les négociations sur le climat d’un enjeu plus vaste, celui du modèle de développement, qui demeura longtemps l’apanage de quelques pays et qui ne pourra pas être transposé à l’identique à l’échelle mondiale, en dépit du souhait légitime d’une population en forte croissance d’accéder à un niveau équivalent de bien-être. Il s’agit donc non seulement de s’accorder sur des mesures propres à réduire les émissions mondiales de GES (et de respecter les engagements pris), mais de nous orienter radicalement vers ce que Corinne Lepage appelle «?l’économie du nouveau monde [3] » qu’elle voit émerger à l’initiative de territoires, d’entreprises et de citoyens, nonobstant la résistance de l’État.

Dans le même sens, peut-être à partir d’une approche différente, il faut lire le dernier livre de Nicholas Stern Why Are We Waiting? [4]. L’auteur y montre en effet la chance historique qui nous est donnée d’entreprendre, au cours des deux prochaines décennies, la transformation du mode de développement international, de lutter contre la pauvreté, de nous orienter vers une économie sans émission nette de carbone, d’opérer une transformation structurelle des modes de production agricole, industrielle, tout en aménageant autrement notre cadre de vie. La préservation de l’environnement n’y apparaît plus comme un coût mais comme un moteur de croissance.

On peut se demander si les États ne sont pas trop frileux pour s’engager dans la transition qui s’impose, alors que la société civile y semble mieux préparée et que les entreprises, ou certaines d’entre elles, sont également conduites à le faire. André-Yves Portnoff et Pierre Veltz, décrivant la transformation radicale qui s’opère et doit s’opérer au sein du système productif, montrent, chacun à sa façon, dans ce numéro, comment elles sont, ou seront, amenées elles-mêmes à évoluer…



[1] Voir Jouvenel Bertrand (de), « Pour une conscience écologique » (1957), repris dans son livre Arcadie. Essais sur le mieux-vivre, Paris : SEDEIS (coll. Futuribles), 1968, ouvrage dont une nouvelle édition est parue en 2002 (Paris : Gallimard), préfacée par Dominique Bourg ; et « La civilisation de l’éphémère », Futuribles, n° 1-2, 1975, suivie de la publication, au cours des 40 dernières années, de plus d’une centaine d’articles et d’études telle que l’étude Produire et consommer à l’ère de la transition écologique, réalisée par Futuribles International en 2014.

[2] Groupe de réflexion sur le retard pris dans la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement,Huitième objectif du Millénaire pour le développement. L’état du partenariat mondial pour le développement, New York : Nations unies, 2015.

[3] Lepage Corinne (sous la dir. de), L’Économie du nouveau monde, Paris : AdNmonde (Les acteurs du nouveau monde), rapport remis à Ségolène Royal, ministre de l’Environnement, du Développement durable et de l’Énergie, juin 2015.

[4] Stern Nicholas, Why Are We Waiting? The Logic, Urgency, and Promise of Tackling Climate Change, Cambridge, Mass. : MIT (Massachusetts Institute of Technology) Press, 2015.

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