Editorial, Revue futuribles n° 404

Géopolitique - Institutions

Aux artisans du futur

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Bonne année à nos lectrices et à nos lecteurs. Le moment est venu de tourner la page d’une année 2014 qui aura été marquée par une conjoncture particulièrement morose aux plans international, européen et français.

Ceux qui pensaient, comme Francis Fukuyama, que la chute de l’Empire soviétique allait se traduire par « la fin de l’Histoire [1] », la victoire définitive de l’économie de marché et de la démocratie, en auront été pour leurs frais. Comme nous l’avons souvent écrit dans ces colonnes, il était totalement illusoire d’imaginer que la fin de la guerre froide serait suivie d’une ère pacifique. Tout au contraire, disions-nous, nous sortions d’une époque caractérisée par l’opposition finalement assez simple entre deux blocs s’affrontant suivant des règles communes. Nous entrions dans une période marquée, au plan international, par la multiplication des tensions et des conflits, latents ou déclarés, entre pays, au sein même des nations, et au niveau mondial avec l’apparition d’acteurs transnationaux aussi différents que Google et Al-Qaïda, disposant d’une puissance et de moyens d’action déroutants pour les États et les institutions multilatérales.

Sans revenir sur les espoirs déçus des printemps arabes, la guerre civile en Syrie, la dramatique situation de l’Égypte et de l’Irak, les risques de déstabilisation en Asie de l’Est, reconnaissons que 2014 aura été marquée par la multiplication des crises de toute nature, notamment sanitaires et humanitaires, et des tensions, singulièrement au Moyen-Orient, entre Israéliens et Palestiniens, entre chiites et sunnites…, et par l’irruption de Daech se qualifiant d’État islamique [2]. Elle aura aussi vu s’enliser le conflit ukrainien, après l’annexion de la Crimée par la Russie, témoignant de la volonté impériale de Vladimir Poutine, mais aussi se confirmer l’impuissance de l’Union européenne et le déclin du leadership des États-Unis.

L’année 2014 restera marquée par notre incapacité collective à gérer les crises, par la montée des interdépendances sans progrès symétrique d’une quelconque gouvernance mondiale, par l’incapacité des États, notamment en Europe, à se doter des moyens adéquats pour jouer un véritable rôle de régulation, pourtant si nécessaire, au niveau international. Hélas, je crains qu’il en soit de même à l’échelle des régions et même des pays, y compris dans le monde occidental qui prétend incarner la civilisation des Lumières. Dans ceux-là, plus que jamais semble juste la prévision du sociologue américain Daniel Bell affirmant que « les États sont trop petits pour les grands problèmes et trop grands pour les petits ».

Ne sommes-nous pas, en effet, en train d’assister à une déroute des institutions publiques, a fortiori des institutions communautaires en Europe, à une crise sans précédent de nos démocraties dès lors que les élus, y compris sous l’effet des médias et de l’essor des technologies de l’information, se comportent en saltimbanques plus qu’en stratèges, se détournent de la fabrique du bien commun pour tenter de répondre au jour le jour à des demandes contradictoires ? Ainsi le discrédit des élus n’a-t-il jamais été aussi grand et le terreau si propice à l’essor des mouvements populistes, voire fascistes. En témoignent hélas en France, mais pas seulement, les promesses inconsidérées et incohérentes des gouvernants, de gauche comme de droite, le désir de séduire leurs clientèles — sans grand succès d’ailleurs — en oubliant les servitudes qu’impose la conduite à long terme de politiques dignes de ce nom.

Je ne reviendrai pas une fois encore sur les errements de la politique intérieure française, que j’ai souvent abordés dans notre revue, et ne veux pas décourager nos lecteurs au moment même où s’échangent des vœux de bonne année. Mais Pierre Bonnaure a raison de poser la question : « Où allons-nous ? », et de se demander si notre civilisation n’est pas au bord du gouffre en brossant un inquiétant panorama des tendances lourdes. « Soyons optimistes, nous dit-il néanmoins, l’imagination n’est pas un problème. Il suffit de creuser dans le vaste monde du big data qui en regorge […], la feuille de route est assez claire, il ne manque que la vision et le courage politique. » Il faut, écrit-il encore, libérer les jeunes pousses du carcan réglementaire, encourager les fonds privés de développement pour compenser la frilosité des banques, stimuler à tous les niveaux l’expérimentation.

De fait, si nos élites dirigeantes manifestement n’ont pas compris la véritable nature de la crise que nous traversons, épuisent leur énergie pour vainement tenter de restaurer l’ordre ancien plutôt que de préparer l’avenir, jamais nous n’avons vu fleurir autant d’innovations : des innovations technologiques, qui sont souvent à double tranchant, comme le montre ici Jacques Testart, et qui exigent donc que nous soyons vigilants quant à leurs usages?; des innovations sociales également, qui peuvent constituer le ferment d’une civilisation nouvelle. Paraphrasant John F. Kennedy, je crois qu’il faut cesser de se demander ce que l’État peut faire pour nous et nous demander ce que nous pouvons nous-mêmes faire pour construire un monde meilleur. Et, contrairement à une idée très répandue, je suis persuadé que chacun d’entre nous dispose de marges de manœuvre pour devenir artisan du futur, que du maillage des compétences viendra la principale force de changement.

Cette liberté dont nous disposons nous confère un immense avantage. Préservons-la et profitons-en pour incarner le changement que nous voulons voir dans le monde (Gandhi), en n’oubliant pas que la force collective de citoyens éclairés peut être autrement plus efficace que celle de leur gouvernement.



[1]. Fukuyama Francis, La Fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris : Flammarion, 1992.

[2]. Voir l’interview de Thierry de Montbrial in Les Échos, 5-6 décembre 2014, et l’audition de Justin Vaïsse, directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère français des Affaires étrangères, le 10 septembre 2014 devant les États généraux des socialistes français.