Editorial, Revue futuribles n° 403

Ressources naturelles, énergie, environnement - Société, modes de vie

D’une ère à l’autre

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En 1972, quatre chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology) publiaient le premier rapport au Club de Rome sous le titre The Limits to Growth [1], qui montrait en substance que la poursuite de la croissance économique, sur le modèle occidental de développement, exigeait une consommation toujours plus importante de ressources qui, inévitablement, buterait sur des limites. Le premier choc pétrolier conféra à ce rapport, improprement traduit en français sous le titre Halte à la croissance??, un grand succès en dépit des critiques dont il fut l’objet.

L’économie-monde était alors dominée par les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui ne représentaient guère qu’un quart de la population mondiale, et certaines de ces critiques vinrent des pays alors regroupés sous le terme de « tiers-monde » qui, naturellement, aspiraient à sortir du sous-développement. Depuis lors, fort heureusement, une part croissante de la population mondiale s’est à son tour invitée au banquet de la planète. Elle a adopté peu ou prou le même modèle de développement que l’Occident et la consommation de ressources a considérablement augmenté, celle des ressources non renouvelables s’accroissant beaucoup plus rapidement que celle des ressources renouvelables. N’allons-nous pas alors bientôt atteindre un pic de consommation infranchissable, tout en détruisant simultanément les fragiles équilibres de notre écosystème ?

Le rapport The Limits to Growth a fait l’objet de plusieurs mises à jour montrant toutes que «?le système mondial suit une trajectoire qui n’est pas durable », telle celle de Graham Turner qui, en 2014, avec une équipe de chercheurs australiens, a actualisé les travaux initiés par le Club de Rome (cf. p. 7-8 de ce numéro). Ses conclusions sont sans ambiguïtés : la croissance démographique et le développement économique se traduisent par des pressions croissantes sur les ressources naturelles et par une explosion des pollutions qui, très prochainement, conduiront à la catastrophe.

Certains affirment qu’une fois atteint un certain niveau de développement, nous consommerons moins de biens et plus de services, voire que nous atteindrons un peak stuff. Telle est la thèse de l’économiste britannique Chris Goodall qui prétend que la consommation matérielle des Britanniques aurait commencé à diminuer, mais son analyse fait l’impasse sur le fait de savoir où sont produits les biens consommés dans le pays. Délocaliser sa production et ses pollutions est certes une pratique qui se répand, y compris en France, mais il est évident qu’à l’échelle planétaire, elle ne résout rien. Une réflexion plus sérieuse implique de travailler à partir d’une analyse complète du cycle de vie des produits, comme a entrepris de le faire Futuribles International dans son étude « Produire et consommer à l’ère de la transition écologique ».

Face aux limites susmentionnées, trois leviers sont couramment invoqués : celui des prix et du progrès technologique, sous réserve de savoir comment sont fixés les premiers et quelles sont les limites du second (notamment les conditions et le rythme de sa progression) ; celui de la législation et de la réglementation, y compris à l’échelle mondiale, qui nous renvoie aux pitoyables résultats des sommets mondiaux, par exemple sur le climat ; celui enfin des changements pouvant intervenir dans les modes de production et dans les comportements de consommation. Et c’est bien sur ce dernier registre qu’apparaissent aujourd’hui une multitude d’innovations s’inspirant de ce que l’on appelle l’économie circulaire, l’économie positive, la consommation collaborative…, qui ont en commun de rechercher les voies et moyens permettant de nous orienter vers un développement plus durable.

En allant à la recherche de ces innovations pour ensuite explorer comment elles pourraient être démultipliées, Futuribles International a choisi de partir de cas concrets pour ensuite construire quatre scénarios contrastés à l’horizon 2030, et mettre en évidence les pistes pouvant être adoptées pour nous orienter vers un modèle de développement permettant de satisfaire les besoins humains sans détruire notre écosystème.

En substance, que nous enseignent les travaux dont rend compte ce numéro spécial sur la transition écologique ? Outre ce que les lecteurs découvriront au fil de leur lecture, deux choses élémentaires. D’abord — immense banalité ! — que le produit intérieur brut (PIB) n’est pas le bonheur national net : le PIB comptabilise ce qui est cher et fait l’objet d’échanges marchands, non ce qui nous est cher. Et que la croissance économique n’est pas un but mais un moyen, qu’en outre le contenu de la croissance économique, y compris en emplois et en aménités, est sans doute plus important que son taux. Nous savons cela depuis fort longtemps grâce, entre autres, à Arthur Cecil Pigou [2], Bertrand de Jouvenel [3] et, plus récemment, aux travaux de la commission Stiglitz. Cela signifie qu’il nous faut travailler sur les modèles de développement et les indicateurs pertinents.

Ensuite — et c’est encore plus banal de le répéter ici — que le défi auquel nous sommes aujourd’hui confrontés est de changer d’ère. Il faut nous entendre sur ce que l’on appelle « la crise ». Les uns s’obstinent à penser qu’il s’agit d’une crise conjoncturelle et cherchent désespérément à restaurer l’ordre ancien. Comme je l’ai déjà écrit dans ces colonnes, je pense qu’ils se trompent, que nous sommes à la croisée de deux mondes : l’un qui n’en finit pas de mourir et auquel on s’accroche désespérément, l’autre qui reste très largement à inventer et à construire, que l’on a de la peine à se représenter, ce qui sans doute explique que l’on se crispe sur un schéma dépassé. Comment penser ce futur ? Comment passer du « toujours plus » au « toujours mieux », de l’ère de l’abondance à celle d’une sobriété choisie, peut-être davantage porteuse d’espoir ?



[1]. Meadows Dennis et Donella, Behrens William, Ranger Jørgen, The Limits to Growth, New York : Universe Books, 1972 (traduction française : Halte à la croissance ?, Paris : Fayard, 1973).

[2]. Pigou Arthur Cecil, Wealth and Welfare, Londres : MacMillan, 1912.

[3]. Jouvenel Bertrand (de), Arcadie. Essais sur le mieux-vivre, Paris : SÉDÉIS (Société d’étude et de documentation économique, industrielle et sociale) (coll. Futuribles), 1968 (rééd. Gallimard, 2002).

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