Editorial, Revue futuribles n° 398

Éducation

Sur le capital humain

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Nous avons été abreuvés tout au long de l’année 2013, en France, d’innombrables rapports, livres et articles qui soulignaient les maux dont souffrent l’économie et la société françaises, et les signes annonciateurs de leur déclin. Comme ultime avertissement, l’OCDE vient de publier les résultats de l’enquête PISA 2012 [1] révélant « ce que les élèves savent et ce qu’ils peuvent faire avec ce qu’ils savent », donc en substance ce qui constituera demain le capital humain de la nation.

Hélas, une fois encore, la situation de la France apparaît fort inquiétante. L’évaluation des compétences des élèves de 15 ans en mathématiques, en compréhension de l’écrit et en sciences, place le pays au 25e rang sur les 65 pays qui participent à l’enquête, et au 18e rang (en régression depuis une douzaine d’années) parmi les 24 pays de l’OCDE.

En mathématiques, la France arrive au 25e rang, très loin derrière Shanghai, Singapour, Hong Kong, la Corée du Sud, Macao et le Japon, juste après la Suisse, l’Allemagne, les Pays-Bas, dans la moyenne des pays de l’OCDE mais en nette régression depuis 2003. En compréhension de l’écrit, elle se maintient à peu près au même niveau qu’en 2000, essentiellement grâce aux filles, dont le niveau monte nettement plus rapidement que celui des garçons, et au fait que la moyenne est tirée à la hausse par les élèves très performants. En sciences, la France se maintient, se situant tout juste dans la moyenne des pays de l’OCDE.

Mais au-delà de ces scores moyens apparaît une tendance saisissante : le creusement de l’écart entre les « bons » et les « mauvais » élèves, déjà sensible au cours préparatoire (CP), s’aggrave tout au long de la scolarité des jeunes. L’École, en France, ne corrige plus les inégalités entre les jeunes, qui résultent non seulement de l’origine sociale mais sans doute aussi de leurs capacités cognitives [2] ; au contraire, elle les accentue alors que ce n’est point le cas dans tous les autres pays enquêtés. En France, par rapport à 2003, il y a à peu près autant d’élèves très performants mais beaucoup plus d’élèves en difficultés, alors qu’à l’inverse, l’Italie, la Pologne et le Portugal ont réduit leur proportion d’élèves en difficultés tout en accroissant celle de leurs élèves performants… Les différences entre pays et l’évolution de leur score au fil du temps sont très frappantes et peu flatteuses pour le système éducatif français.

Nous devons nous interroger sur les raisons de ces écarts, préoccupants à plus d’un titre. D’abord parce que, si l’on en juge par le fonctionnement du marché du travail, le niveau des études est, en France, particulièrement déterminant pour accéder à l’emploi et, en définitive, tout au long de la vie professionnelle, donc du point de vue des revenus et des modes de vie qui joueront ensuite sur les enfants. Également parce que ces écarts contribuent sans nul doute à la formation d’une élite prompte à mépriser les autres, et à pratiquer un management de type taylorien et autoritaire, nuisible à la performance des organisations, générateur d’importants « irritants sociaux » et d’un désengagement des salariés au travail  [3].

Comme l’a souvent souligné André-Yves Portnoff à partir des enquêtes qu’il a menées dans nombre d’entreprises, le succès de celles-ci passe en effet par un mode de management à l’écoute de tous les acteurs, par la capacité des dirigeants à mobiliser l’intelligence de tous au profit de valeurs et d’une vision partagées [4]. Cela implique, ajoute Hervé Sérieyx, ancien délégué interministériel à l’insertion des jeunes, de leur redonner la passion du savoir et, sans doute, de leur proposer des voies d’apprentissage différentes de la voie générale imposée à tous, de substituer à un système scolaire monolithique et élitiste des parcours éducatifs distincts, pour tenir compte du fait que les élèves n’apprennent pas tous au même rythme ni de la même façon [5].

Si nous suivons cette voie, nul ne doute non plus que l’essor du numérique bouleversera l’École régie par les règles du théâtre classique (unité de temps, de lieu et d’action), que d’autres formes peut-être encore plus importantes d’apprentissage s’imposeront. D’abord en raison de l’accès plus aisé à une information (un savoir ?) pléthorique, ensuite en raison de l’impact indéniable qu’exerce la culture des écrans sur le fonctionnement du cerveau, enfin peut-être surtout en raison du besoin croissant des usagers d’Internet de faire preuve de discernement, donc d’intelligence.

Voilà un bien gros mot qui veut tout dire et ne rien dire, mais exige à l’évidence de repenser les méthodes et les contenus même de l’éducation, qu’elle soit initiale ou tout au long de la vie, l’une allant de pair avec l’autre, et exigeant d’avoir appris à apprendre depuis le plus jeune âge. Au-delà donc des performances inégales des jeunes de 15 ans est ainsi posée la question de savoir qui maîtrisera demain les compétences nécessaires aux performances des organisations et des nations, ainsi que celle de la capacité de la France à fidéliser et attirer les talents dans un marché de la main-d’œuvre lui-même de plus en plus mondialisé et concurrentiel.

 

Toute l’équipe de Futuribles présente ses meilleurs vœux pour l’année 2014 aux lecteurs de la revue



[1]. PISA : Programme international de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) pour le suivi des acquis des élèves.

[2]. Les acquis initiaux (antérieurs à l’entrée en CP) expliquaient plus de 50 % des différences d’acquis (cognitifs, langagiers, comportementaux) observés entre les élèves à la fin du CP. Voir L’Enseignement et la formation à l’horizon 2025, Paris : Futuribles International, 2011.

[3]. Landier Hubert, « Irritants sociaux et désengagement au travail », Futuribles, n° 390, novembre 2012, p. 51-62.

[4]. Portnoff André-Yves (coord.), « Revitaliser le tissu productif », Futuribles, n° 374, mai 2011, p. 23-64 ; et Portnoff André-Yves et Sérieyx Hervé, Aux actes citoyens ! De l’indignation à l’action, Paris : Maxima / Laurent Dumesnil éditeur, 2011.