Editorial, Revue futuribles n° 396

Institutions

Le courage de réformer

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Sans négliger la multitude des problèmes à résoudre cet automne, je reviens une fois de plus sur celui de la réforme des retraites. Deux raisons m’y conduisent : d’abord l’intention du gouvernement français de soumettre cet automne, au Parlement, un nouveau projet de réforme ; ensuite, et peut-être surtout, la manière suivant laquelle le problème est présenté, a fortiori les solutions envisagées, qui me semblent symptomatiques des erreurs fréquemment commises (ou de la dramatique myopie des responsables politiques). Au-delà de ces interrogations, la question posée est celle du courage de réformer.

J’ai souvent souligné, dans ces colonnes, combien les prévisions sur l’avenir des retraites élaborées par le Conseil d’orientation des retraites (COR) [1] me semblaient sujettes à caution (et donc les mesures d’ajustement discutables). Sujettes à caution car la question des retraites ne peut évidemment pas être isolée de celle des performances de l’économie française, de l’emploi et du chômage, de l’ensemble des risques couverts par la Sécurité sociale, ni des politiques d’aide et d’action sociales.

Or, si l’on s’en tient aux seules prévisions sur l’avenir des retraites (et en conséquence aux réformes envisagées), il me semble que celles-ci souffrent de défauts majeurs que le nouveau Commissaire général à la stratégie et à la prospective, Jean Pisani-Ferry, en dépit de ses grandes compétences, semble sous-estimer lorsqu’il fait l’apologie du COR comme d’une instance exemplaire de « délibération pacifiée [2] ». Il souligne en effet l’heureux « travail patient qui aurait conduit à élaborer différents scénarios et variantes ayant permis à chacun de cerner l’ampleur du problème et d’évaluer ce que pourraient apporter différents types de solutions ».

L’ampleur du problème, en effet, a-t-elle été bien mesurée en dépit du caractère fort optimiste des prévisions de croissance et d’emploi qui ont servi à l’élaboration desdits scénarios et variantes ? Comme l’écrit Éric Le Boucher, tous les gouvernements se sont livrés au rituel « le pire est passé », « la croissance remontera inéluctablement comme la mer revient toujours vers le port pour mettre à flots tous les bateaux [3] ». Mais, dans ce même article, Éric Le Boucher — se référant notamment aux travaux de Patrick Artus et de Gilbert Cette — explique fort bien « pourquoi la croissance ne repartira pas ».

Au demeurant, au-delà de mon scepticisme vis-à-vis des prévisions économiques — et les récentes déclarations d’Olivier Blanchard, économiste en chef du Fonds monétaire international, sont éloquentes sur leurs limites [4] —, les mesures d’ajustement proposées pour sauver les retraites me semblent fort discutables et peu efficaces [5]. La Cour des comptes, au travers de plusieurs rapports particulièrement remarquables, en explique fort bien les raisons [6].

Les magistrats de la Cour, dont l’indépendance doit être saluée, dressent en effet un diagnostic sans complaisance, et de la piteuse situation des finances publiques, et — ce qui est plus grave — de l’incapacité de l’État à entreprendre les réformes qui s’imposent. Cette impuissance est-elle due à son absence de courage ou à la résistance au changement, notamment des corps intermédiaires ? Sans doute aux deux, sinon plus généralement aux fameuses rigidités de la société française.

Le fait est, en tout cas, qu’en dépit de la similitude des enjeux auxquels les pays européens sont et seront confrontés, les écarts se creusent entre eux, en partie sans doute en raison de leurs différences d’aptitude à regarder l’avenir en face, à adopter et à mettre en œuvre, en fonction du degré de consensus social et politique, les mesures nécessaires. L’exemple des pays d’Europe du Nord et, peut-être à un moindre degré, de l’Allemagne est à cet égard révélateur. Jean-Claude Juncker, Premier ministre du Luxembourg de 1995 à juillet dernier, a, en un sens, parfaitement résumé l’affaire en une formule lapidaire : « nous savons tous ce qu’il faut faire. Ce que nous ne savons pas, c’est comment être réélus si nous le faisons [7]. »

Il pose ainsi une vraie question : celle de la capacité des gouvernants, dans nos démocraties, à s’intéresser réellement aux problèmes relevant de l’intérêt public à long terme. Pourtant, l’expérience récente en France révèle qu’à trop viser la prochaine échéance électorale, ceux-ci se condamnent à la perdre.

Pour le dire autrement, être réellement capable d’établir un diagnostic sérieux et crédible, être véritablement à même de formuler un projet digne de confiance plutôt qu’entretenir des mythes auxquels personne ne croit — en bref, tenir un discours de vérité et adopter une politique à la hauteur des enjeux — serait peut-être plus payant. Ce serait en tout cas, à mes yeux, un pari à faire d’autant plus rapidement que la montée des extrêmes constitue un risque que l’on ne saurait négliger.



[1]. Voir notre article en page 23 de ce numéro.

[2]. PISANI-FERRY Jean, « Les politiques publiques face à la barrière des temps. Réflexions à partir du cas français », contribution aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, juillet 2013.

[3]. LE BOUCHER Éric, « Pourquoi la croissance française ne repartira pas », Les Échos, 2 juillet 2013.

[4]. Les Échos, 25 juin 2013.

[5]. Cf. notre article, op. cit.

[6]. Voir notamment son Rapport public annuel du 12 février 2013, et deux rapports plus récents : Situation et perspectives des finances publiques et L’Organisation territoriale de l’État, Paris : Cour des comptes, respectivement 27 juin 2013 et 11 juillet 2013.

[7]. Cité par Jean Pisani-Ferry (op. cit.).