Editorial, Revue futuribles n° 387

Société, modes de vie

Question d’e-civilisation

Par

L’analyse critique du livre de Michel Desmurget TV lobotomie. La vérité scientifique sur les effets de la télévision (1), que nous avons publiée dans le dernier numéro de Futuribles (2), n’aura certainement échappé à aucun de nos lecteurs. En effet, l’auteur de cet ouvrage, docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale), s’appuyant sur de nombreuses études épidémiologiques, décrit l’effet désastreux de la télévision sur la santé physique, le comportement et le fonctionnement du cerveau des téléspectateurs.

Nous publions ce mois-ci un article d’Olivier Donnat (3) qui, se fondant sur cinq vagues d’enquêtes réalisées entre 1973 et 2008 sur les pratiques culturelles des Français, montre l’essor de la culture de l’écran au détriment de la culture de l’imprimé, sous l’effet d’abord de la télévision puis, au tournant du siècle, de la révolution numérique. Immanquablement donc, je ne peux que m’interroger sur l’effet d’Internet qui, comme le souligne l’auteur, n’est pas un média comme les autres mais un « hypermédia » qui tend à absorber tous les autres, qu’il s’agisse des médias de masse (presse, radio, télévision) ou des médias de communication interpersonnelle (téléphone, courrier) sur lesquels nos contemporains passent un temps de plus en plus important.

Je n’entends pas ici m’interroger sur le bouleversement qu’entraîne le numérique sur toute l’économie de la presse et du livre, bien que comme tout éditeur, le sujet ne puisse me laisser indifférent. Je m’interroge en l’espèce davantage sur l’impact de ce nouveau support sur nos modes de pensée et l’avenir d’une civilisation fondée d’abord sur l’écriture, puis à partir du XVe siècle sur la révolution Gutenberg qui, aux yeux de nombreux historiens, joua un rôle déterminant dans la Renaissance et l’époque des lumières. La révolution numérique et l’avènement d’Internet, intervenus quelque 500 ans plus tard, entraîneront-ils au XXIe siècle, comme l’avait imaginé Marshall McLuhan, un aussi prodigieux essor de notre civilisation ?

Herbert Marshall McLuhan, en effet, affirmait que « le message est le medium », que ce n’est pas le contenu qui affecte la société mais le canal de transmission lui-même, qu’au début était la parole qui sollicitait l’ouïe, puis l’imprimerie qui s’adressait à l’œil, mais que viendrait ensuite « la galaxie Marconi » — la civilisation de l’audiovisuel et du numérique — qui ferait de la famille humaine une seule « tribu mondiale » (4). S’inscrivit du reste dans cette mouvance le « projet Gutenberg (5) »,  lancé en 1971 par Michael Hart, qui, en se proposant de constituer une immense bibliothèque de livres numériques, entendait « briser les barrières de l’ignorance et de l’illettrisme ». Selon ces auteurs, donc, le numérique devrait en effet nous conduire vers une nouvelle époque de lumière.
À l’opposé de cette thèse, plus récemment, l’essayiste américain Nicholas Carr, s’appuyant aussi sur de nombreuses études scientifiques effectuées outre-Atlantique, s’interroge en termes beaucoup plus inquiétants sur la révolution que l’usage d’Internet peut provoquer dans le cerveau humain (6). Il y montre, comme Betsy Sparrow, de l’université de Columbia, l’impact négatif qu’il peut avoir sur la mémoire (7) et, comme nombre d’autres travaux, l’effet négatif du Web sur les capacités d’apprentissage, de concentration et de réflexion… Comme l’écrit N. Carr, « quand nous surfons, nous entrons dans un environnement qui pousse à la lecture en diagonale, à une pensée pressée et distraite, et à un apprentissage superficiel (8) ».

En fait, le Net est sans doute un fantastique réservoir d’informations dans lequel se côtoient le meilleur et le pire, et le numérique, comme la plupart des technologies modernes, un outil très ambivalent : tout dépend donc de l’usage que l’on en fait, lui-même tributaire d’un apprentissage qu’il peut aussi bien faciliter qu’entraver. Surfant moi-même sur la toile, trois choses toutefois m’apparaissent évidentes : d’abord l’impact controversé de ces nouveaux outils sur le fonctionnement du cerveau, et donc l’importance des recherches en cours et de celles à entreprendre, ensuite le rôle qu’ils jouent en faveur de lectures fragmentées, discontinues, voire d’un zapping permanent privilégiant l’immédiateté sur le temps long, enfin la construction d’un entre-soi, donc de liens communautaires qui risquent à terme de l’emporter sur la construction d’un savoir-vivre ensemble.

1. Paris : Max Milo éditions, 2011.
2. Futuribles, n° 386, juin 2012, p. 99-101 (analyse critique de Pierre-Yves Cusset).
3. « De la culture de l’imprimé à celle de l’écran. Évolution des pratiques culturelles des Français, 1973-2008 », p. 5-25 de ce numéro.
4. McLUHAN Marshall, The Gutenberg Galaxy: The Making of Typographic Man, Toronto : University of Toronto Press, 1962.
5. Voir le site Internet http://gutenberg.org.
6. CARR Nicholas, Internet rend-il bête ?, Paris : Robert Laffont, 2011.
7. SPARROW Betsy et alii, « Google Effects on Memory: Cognitive Consequences of Having Information at Our Fingertips », Science, vol. 333, n° 6 043, 5 août 2011, p. 776-778.
8. CARR Nicholas, The Shallows: What the Internet Is Doing to Our Brains, New York : Norton, 2010.