Futurs d'antan, Revue futuribles n° 292

Entreprises, travail - Société, modes de vie

Lettre sur la tolérance

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À peu près au même moment, en France, l'Assemblée nationale, le Sénat et le président de la République ont engagé une réflexion sur la laïcité. Plus on s'approche de 2005, date du centenaire de la loi de séparation entre l'Église et l'État, plus l'on prend conscience que la notion même de laïcité, une des valeurs assurément fondatrices de la République, n'a plus la même portée consensuelle. On le voit bien avec l'affaire du foulard islamique : l'avis du Conseil d'État de 1989 a souligné que l'école n'a pas à être un lieu absolument neutre d'où la religion serait bannie, tout en confiant aux chefs d'établissement la charge d'apprécier les conditions dans lesquelles le port de signes d'appartenance religieuse est, ou non, ostentatoire ou revendicatif. Et cela, face à la montée des intégrismes et des communautarismes...
Manifestement, le problème du port du foulard ne renvoie pas seulement à l'enjeu de la religion à l'école publique, il soulève la question de l'accueil de l'islam dans la société française, tout autant que celle de l'égalité entre les sexes et, plus encore, celle de la vocation de la société française à intégrer les nouveaux immigrants suivant le modèle républicain. Comment éviter que la laïcité, qui inspire l'organisation même du système éducatif français, ne conduise à des pratiques d'exclusion ? Et comment faire que l'islam à la française se prête à séparer le temporel du spirituel ?
Dans ce contexte, le retour aux sources permet assurément d'éclairer le débat. De ce point de vue, aucune lecture ne semble plus actuelle que cette Lettre sur la tolérance publiée par John Locke en 1689. Car si les écrits sur la tolérance au XVIIe siècle se sont multipliés, celui-là est devenu le point de référence le plus diffusé, par sa clarté autant que par sa concision. En fonction d'une conception de la liberté de jugement essentielle à tout être humain, Locke définit des limites strictes aux droits de l'État et de l'Église ; l'un se rapportant à l'homme et à ses biens en ce monde, l'autre aux raisons de la foi et au salut éternel de son âme.
John Locke était profondément croyant, mais il considérait que le droit à la tolérance est indépendant des convictions religieuses. Il s'agit d'un enjeu politique dans la gestion des rapports sociaux : le magistrat qui incarne l'État a le droit de légiférer en vue d'assurer le bien public parce que son objet est l'ensemble des choses indifférentes, et celles-là seulement, c'est-à-dire qui ne sont pas déterminées comme bonnes ou mauvaises en vertu de la loi divine révélée. Radicale est sa distinction entre le domaine du politique et celui du religieux. Locke en a après ceux qui " professent un dogme opposé et contraire aux bonnes moeurs nécessaires pour conserver la société civile ", autant qu'après ceux qui s'arrogent le droit d'être intolérants à l'égard des personnes qui ne partagent pas leur foi. Il ne transigeait en rien sur la frontière séparant la loi publique et la loi divine : son obsession était le désordre social provoqué par l'arbitraire du magistrat ou le fanatisme des croyants ou, pire encore, la conjonction des deux. Le port du foulard islamique à l'école publique (comme tout autre signe religieux) n'aurait assurément pas été à ses yeux de l'ordre des choses indifférentes, mais l'empiétement indu de la société religieuse sur la société civile.

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