Revue futuribles n° 281

Recherche, sciences, techniques

La science en Russie

Il était une fois, dans les privilèges assurés par le régime soviétique à la nomenklatura, une institution qui bénéficiait du soutien sans réserve du pouvoir et du plus grand prestige dans la société, un prestige d'autant plus important que, rivalisant sans complexes avec les États-Unis, elle égalisait leurs performances dans beaucoup de domaines : l'institution scientifique. On en connaît les raisons idéologiques : dans l'ex-Union soviétique, la science était proclamée tout à la fois capital national, service public et force productive. Le passage de l'idéologie à l'action offrait du même coup un modèle d'organisation et de soutien : le marxisme invoquait théorie et pratique sociales pour faire de l'État le patron sans partage de la science, et de la science la servante sans réserve de l'État. Dans les faits, plus la recherche fondamentale contribuait à l'effort de défense, auquel était consacrée la grande majorité des ressources allouées à la recherche-développement, et plus les chercheurs avaient de pouvoir, de prestige et de privilèges.
Avec l'effondrement du communisme, ce modèle d'organisation et de patronage a été radicalement remis en cause : les moyens financiers ont brutalement fait défaut ; la communauté des chercheurs a subi une rapide et considérable hémorragie et l'on ne sait trop combien ont émigré dans des États soupçonnés d'actions terroristes ; le prestige de la science a connu une érosion d'autant plus grande que les scientifiques ont été associés, dans l'esprit du public, aux décideurs responsables des échecs économiques et des catastrophes technologiques, de Tchernobyl aux dommages environnementaux.
Après une décennie de remises en cause, de tentatives de réformes révolutionnaires avortées, d'énormes " manques à gagner " résultant de l'exode interne et externe des cerveaux, les signes d'un nouvel essor de la recherche fondamentale en Russie se multiplient, qui tendent à montrer que, sur la base de réformes graduelles et surtout grâce au soutien de fondations et de gouvernements étrangers, l'institution se reconstitue peu à peu. Loren Graham, grand spécialiste de l'histoire des académies soviétiques, qui a consacré toute sa carrière à l'étude des étapes, des développements et des problèmes de la science soviétique depuis la révolution de 1917, fait le point, avec Irina Dezhina, sur cette véritable entrée en convalescence. On trouvera ici des extraits de l'enquête approfondie qu'il a menée avec cette chercheuse russe sur les premiers pas de cette renaissance : essais de conversion du système vers le modèle américain, difficultés structurelles et financières dans la gestion des laboratoires, persistance des défauts institutionnels (notamment, la rareté de l'évaluation par les pairs et la séparation entre les universités et le réseau des académies), reprise des investissements sous Vladimir Poutine en faveur de la formation scientifique et de la recherche-développement militaire. Une nouvelle génération de chercheurs reprend le flambeau, tandis que la vieille ne cache pas sa nostalgie de l'" âge d'or " de la science sous le défunt régime communiste.

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