Editorial, Revue futuribles n° 262

Société, modes de vie

Réveillons-nous !

Par

S'il y a des difficultés de recrutement, celles-ci ne sont pas imputables à une pénurie de main-d'oeuvre mais, me semble-t-il, au hiatus existant entre les revenus escomptés et les salaires proposés, entre les qualifications acquises et celles requises, entre la nature des emplois auxquels les gens aspirent et celle des emplois offerts . Les articles de Xavier Godinot et d'Éric Keslassy que nous publions ce mois-ci m'offrent l'opportunité de revenir sur cette question, plus spécialement celle des savoirs et des comportements.
Parce que Xavier Godinot, reprenant Michel Serres, souligne que " la lutte contre la misère et contre l'exclusion passe certes par l'acquisition d'un certain savoir [...] mais surtout par la reconnaissance de savoirs non reconnus ", notamment ce qu'il appelle " les savoirs de vie et d'action " qu'il oppose aux " savoirs théoriques ", tout en suggérant qu'on les croise.
Parce qu'Éric Keslassy, montrant combien Alexis de Tocqueville pouvait être précurseur d'une " troisième voie " entre le socialisme et le libéralisme, nous invite, lui aussi, à une réflexion sur une autre société : une société qui n'étoufferait pas l'esprit d'entreprise mais ne serait pas non plus livrée aux seules forces du marché. " Tocqueville, écrit Éric Keslassy, ne veut ni de l'État protecteur qui ne permet pas l'épanouissement des individus, ni d'un État absent qui laisse toute la place à la régulation unique du marché. " Il plaide pour l'établissement de minima sociaux mais contre des formes d'assistance sans contrepartie.
Les deux auteurs, finalement, sont mus par une même préoccupation qui nous est chère au sein du groupe Futuribles : comment concilier la liberté individuelle avec le respect d'un certain nombre de règles du jeu collectives qui permettent d'éviter les abus de pouvoir et sont indispensables à la poursuite du bien commun ? Les solidarités intra et intergénérationnelles - je pense ici au développement durable incarnant cette préoccupation de ne point hypothéquer l'avenir de nos enfants par une recherche exclusive du profit immédiat - font, à mes yeux, partie de ce bien commun auquel il convient aujourd'hui de redonner du sens. En bref, comment concilier la liberté et la solidarité dès lors que l'on estime que l'exercice de celle-ci ne conduit pas spontanément à celle-là et que l'excès de protection bride la libre expression des individus ?
Le sujet est plus actuel que jamais en raison de la controverse sur les minima sociaux et les effets pervers qu'ils peuvent entraîner, enfermant les pauvres dans un statut indigne d'assistés et constituant autant de " trappes à inactivité " nuisibles au bien-être collectif. Cela renvoie donc au débat - extrêmement feutré - sur ce que les Anglo-Saxons appellent le workfare, les Français le PARE (plan d'aide au retour à l'emploi) et ce à quoi Tocqueville se réfère lorsqu'il évoque, pour les dénoncer, les formes d'assistance sans contrepartie. Sujet majeur sur lequel il serait urgent de susciter un débat public de meilleure qualité. Mais si le sujet est actuel, c'est plus fondamentalement encore parce qu'il renvoie au blocage d'une société qui est aujourd'hui minée de l'intérieur par les rigidités que, certainement en toute bonne foi, elle a sécrétées, une société en proie à une sclérose avancée. Je veux parler de la société française en particulier, bien que d'autres sociétés européennes ne soient pas exemptes des mêmes tares.
Lorsqu'on évoque " la société bloquée ", on pense inévitablement aux travaux de Michel Crozier qui écrivait déjà, en 1970,, que " toute organisation moderne repose de plus en plus sur la bonne volonté de ses membres, sur leur capacité d'adaptation et d'innovation, sur leur aptitude à coopérer entre eux ". Mais on pense aussi à... Tocqueville écrivant lui-même que : " un pouvoir central, quelque éclairé, quelque savant qu'on l'imagine, ne peut embrasser à lui seul tous les détails de la vie d'un grand peuple [...] La force collective du citoyen, affirme-t-il enco

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