Histoire de la prospective

L’avenir a toujours été synonyme d’inquiétude et a donc donné lieu, depuis l’Antiquité, à toutes sortes de pratiques réductrices d’angoisse qu’a recensées et analysées, de manière particulièrement intéressante, Bernard Cazes dans son Histoire des futurs (Paris : L’Harmattan, 2008, rééd.).

La prospective, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, s’est développée essentiellement depuis la Seconde Guerre mondiale :

1) D’abord aux États-Unis où, durant l’entre-deux-guerres, William Ogburn fit incontestablement œuvre pionnière avec sa « Commission présidentielle de recherche sur les tendances sociales » (1933) puis son rapport sur « les tendances technologiques et la politique gouvernementale », commandé par Franklin Roosevelt. Mais le véritable décollage de la prospective « moderne » intervient au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, notamment sous l’influence de l’armée de l’air américaine.

Celle-ci demande à Theodore von Karman une étude sur les progrès techniques qui pourraient avoir un intérêt militaire (Towards New Horizons, 1947), et surtout confie, quelques années plus tard, à Douglas Aircraft, la responsabilité d’un projet de recherche-développement (projet Rand) sur les aspects non terrestres des conflits internationaux.

À partir de là est née la Rand Corporation (1948), où seront ultérieurement développées, sous l’impulsion d’Olaf Helmer, Theodore J. Gordon et Herman Kahn (auteur d’un magistral On Thermonuclear War), la plupart des méthodes « formalisées » de prospective, notamment la méthode Delphi et surtout la méthode des scénarios ; ces trois personnalités créent ultérieurement l’Institute for the Future, le Future Group et le Hudson Institute.

C’est aussi l’époque où émergent les premières préoccupations relatives à l’approvisionnement en ressources de la planète (rapport Paley).

2) En France, dès la fin des années 1950, Gaston Berger réinvente le terme de prospective dans un article paru dans La Revue des deux mondes (n° 3, 1957) et Bertrand de Jouvenel forge le concept de « futuribles », qu’il expose notamment dans son livre l’Art de la conjecture en 1972, pour désigner le groupe qu’il crée en 1960. L’un et l’autre sont animés de préoccupations plutôt humanistes et sociétales. Ils vont rapidement essaimer en France, sous l’impulsion d’abord du Groupe d’études prospectives qui rassemble une trentaine de membres (des intellectuels, des enseignants, des industriels et des hauts fonctionnaires), puis du Comité international Futuribles, lui-même composé, dès l’origine, d’intellectuels d’une vingtaine de pays différents.

Selon Edward Cornish, auteur d’un livre très complet, le mouvement se crée en France en réaction à la défaite de 1940, dans le prolongement du courant de l’« existentialisme » de l’entre-deux-guerres et en lien étroit avec l’effort de reconstruction d’après-guerre, sous l’influence du Commissariat général du Plan, sous l’auspice duquel sera lancé par Pierre Massé, en 1962, le fameux Groupe 1985. Ce groupe avait pour but « d’étudier, sous l’angle des faits porteurs d’avenir, ce qu’il serait utile de connaître dès à présent de la France de 1985 ».

La prospective se développe également ailleurs en Europe (groupe « Mankind 2000 » par exemple).

Beaucoup de prospectivistes se trouveront dans le « Club de Rome », créé et présidé par Aurelio Peccei au tout début des années 1970 et qui fut rendu particulièrement célèbre par le rapport qu’il commandita au Massachusetts Institute of Technology ( MIT) et fut publié, sous la direction de Dennis et Donella Meadows, William Behrens, Jorgen Ranger sous le titre The Limits to Growth (New York : Universe Books, 1972), peu de temps avant le premier choc pétrolier.

Les années 1970 sont celles de la création de nombreuses structures (Club de Rome, World Futures Studies Federation, Club de Dakar…), des grandes conférences internationales, de l’établissement de programmes gouvernementaux (le Swedish Secretariat for Futures Studies, le groupe SESAME à la Délégation française à l’aménagement du territoire et à l’action régionale…), des premiers bureaux d’études (Société d’économie et de mathématiques appliquées/SEMA), puis de programmes internationaux au sein de l’ONU (rapport Léontieff, L’Avenir de l’économie mondiale, 1976), de l’OCDE (programme Interfuturs dirigé par Jacques Lesourne et donnant lieu à un rapport en 1979), de la Commission européenne où Jacques Delors crée une « cellule de prospective ».

Les thèmes prioritaires d’études ont évolué au fil du temps, les méthodes également ainsi que les principaux protagonistes (tant les commanditaires que les producteurs). Ainsi Michel Godet, dans le cadre d’abord de la SEMA, puis du Conservatoire national des arts et métiers, contribue-t-il, au travers de son Manuel de prospective stratégique, à la diffusion des outils et méthodes formalisées tandis qu’au Royaume-Uni sous l’impulsion de Sam Cole et Ian Miles, d’abord dans le cadre du SPRU, devenu PREST, et aujourd’hui le Manchester Institute of Innovation Research (université de Manchester) est développée une importante production d’études prospectives. De grands cabinets de conseil s’investiront également dans les études prospectives, certains en faisant leur activité principale (tels que le Global Business Network, créé par Peter Schwartz, ou le Coates & Jarrat Institute).

Mais, en dépit de la diversification des pratiques, le corpus philosophico-politique est généralement resté conforme à celui des pionniers. En revanche, en fonction des producteurs mais aussi de la nature des commandes et des financements, les démarches prospectives ont évolué. Sans que l’on puisse ici longuement l’expliquer, les pouvoirs publics nationaux sont aujourd’hui moins friands de grands exercices de prospective tels que ceux menés dans les années 1970 et 1980.  En revanche, les collectivités territoriales s’y sont investies davantage ainsi, sous une forme assez différente, que les entreprises, certaines d’entre elles ayant joué un rôle majeur comme Shell, EDF, General Electric, Nokia…

En outre, de nouveaux courants sont apparus comme celui de « la prospective du présent » soulignant l’importance de la participation des acteurs à la définition du souhaitable, et celui se réclamant davantage d’une fonction de veille, sinon d’intelligence stratégique ou d’intelligence territoriale.

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