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Hommage à Jacques Lesourne

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Jacques Lesourne, président de l’association Futuribles International de 1998 à 2013 est décédé le 1er mars dernier à Paris dans sa 91e année. Avec la sobriété qui a toujours été la sienne, nous souhaitons ici lui rendre hommage.

Sorti major de l’école polytechnique et de l’École des mines, il a commencé sa carrière comme économiste dans le sillon de Maurice Allais aux Charbonnages de France avant de créer (1958), avec deux de ses collègues de l’X, le groupe SEMA (Société d’économie et de mathématiques appliquées) qui regroupe alors de brillants cerveaux et deviendra vite un acteur incontournable à l’époque des Trente Glorieuses comme bureau d’études entendant faire de la science un instrument d’aide à la décision. Sans doute, est-ce ainsi qu’au contact de hauts fonctionnaires et de chefs d’entreprise, il commence à s’intéresser non plus seulement au calcul économique (auquel il consacra plusieurs livres) mais aux systèmes de décision qui l’amenèrent à publier son premier livre magistral sur Les Systèmes du destin (Dalloz, 1976) consacré à l’analyse de système et au rôle des acteurs.

Ayant quitté la SEMA en 1975, il est alors élu à la Chaire d’économie et de statistiques industrielles du Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM) où, en collaboration avec Michel Godet, est développé alors un pôle d’excellence en prospective. Très rapidement après, il prend la direction du projet Interfuturs qui, sous les auspices de l’OCDE, a pour objet d’étudier « l’évolution future des sociétés industrielles avancées en harmonie avec celle des pays en développement ». Ce projet donne lieu à un rapport Interfuturs, face aux futurs. Pour une maîtrise du vraisemblable et une gestion de l’imprévisible, et à un livre de Jacques Lesourne, Les Mille Sentiers de l’avenir (Seghers, 1981) qui fait autorité dans le domaine de la prospective appliquée aux relations internationales. En 1991, alors que le journal Le Monde est en difficulté, Jacques Lesourne accepte d’en prendre la direction, dont cependant il démissionne en 1994.

Depuis lors, il n’a jamais cessé de s’intéresser à la prospective, de conduire de nombreuses études et démarches de prospective au sein des grandes entreprises (EDF, SNCF, etc.) et d’importantes institutions comme l’Institut Pasteur. Il a publié de nombreux livres (Les Crises et le XXIe siècle, Odile Jacob, 2009 et, notamment Les Temps de la prospective, Odile Jacob, 2012), et consacré plusieurs ouvrages à l’éducation, à l’emploi, à l’environnement…

Ayant moi-même été nommé à la direction de l’association Futuribles International en 1973, nous n’avons cessé de nous voir régulièrement depuis lors. Courtois mais très réservé, ayant une immense culture, notamment historique, Jacques Lesourne avait une capacité d’analyse et une intelligence des problèmes impressionnantes. Aussi, lorsque l’association Futuribles traversa une crise importante, je suis spontanément allé lui en parler et il nous a grandement aidés à la surmonter grâce aux concours que nous a alors apporté, avec son aide, un club de grandes entreprises. C’est ainsi qu’il a été élu à la présidence de notre association en 1998, fonction qu’il a assumée jusqu’en 2013.

Nos rencontres sont ainsi devenues très régulières et amicales. Outre ses qualités intellectuelles exceptionnelles, Jacques Lesourne, en dépit de son apparente austérité, était un homme chaleureux et sensible. Aucun sujet n’était tabou. Nos échanges portaient sur la situation économique, sociale et politique, aussi bien que sur nos préoccupations professionnelles, et bien entendu les actions dans lesquelles il m’a entraîné, telle l’opération FUTURIS, un dispositif d’étude sur « le système français de recherche et d’innovation » qu’il a piloté au sein de l’Association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT) ou encore le Centre Énergie de l’Institut français des relations internationales (IFRI) qu’il a longtemps dirigé.

Son immense culture, sa vivacité d’esprit, son sens aigu des priorités et l’intelligence dont il faisait preuve en même temps que ses grandes qualités humaines l’ont amené à jouer un rôle très important dans l’essor de la prospective ainsi que dans la formation à cette « indiscipline » de collègues plus jeunes. De ses travaux comme de sa personnalité, notre mémoire restera vive.

Retrouver ci-dessous l'interview de Jacques Lesourne par Hugues de Jouvenel sur son ouvrage L'Europe à l'heure de son crépuscule ? Essai de prospective (Odile Jacob, 2014)

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