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Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux

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Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux
KYMLICKA Will et DONALDSON Sue , « Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux », Alma éditeurs, 2016.

Depuis environ un an, la question de la condition animale occupe la scène politique et médiatique. Alors que les colloques se succèdent autour du statut juridique des animaux, le parti animaliste, créé en 2016, dont l’objectif est de relayer les diverses revendications liées à la défense des animaux afin de faire passer leur protection dans la loi, a recueilli, à la surprise générale, plus de 63 000 voix sur 142 circonscriptions en France, lors des élections législatives de 2017, soit 1,1 % des suffrages. La question du droit et du statut des animaux est importante car elle renvoie aux évolutions des valeurs des individus et à la conception que l’homme a de sa place dans l’Univers, la nature et dans la société. Ce livre contribue à ce débat et propose une nouvelle façon de concevoir le droit animal.

« Le mouvement de défense des animaux est dans une impasse », tels sont les premiers mots de Zoopolis, de Will Kymlicka, professeur de philosophie politique à la Queen’s University de Kingston et la Central European University de Budapest, considéré comme l’un des plus fins analystes du multiculturalisme, et de sa femme Sue Donaldson, également philosophe, professeur à la Queen’s University, membre du groupe de recherche sur la philosophie, la politique, le droit et l’éthique des animaux (APPLE).

En effet, les deux auteurs constatent que si les mouvements de défense des animaux ont à leur actif quelques victoires en termes de prise en compte croissante du bien-être animal dans les sociétés modernes, ils doivent également déplorer certains échecs : le développement de la population humaine continue de se faire au détriment de l’habitat des animaux sauvages dont la population, dans le monde, a diminué d’un tiers depuis 1960 ; la demande de viande a triplé depuis 1980 et pourrait encore doubler d’ici 2050…

Selon les auteurs, le débat est aujourd’hui mal posé et les approches traditionnelles de la défense des animaux ont atteint leurs limites. Ils distinguent trois grandes approches dans le domaine de la défense des animaux :

1) L’approche « welfariste », qui reconnaît l’importance du bien-être animal d’un point de vue moral mais considère que les humains occupent une position hiérarchique supérieure à celle des animaux, et donc que les animaux peuvent, dans une certaine mesure et sous certaines conditions (pas de cruauté gratuite, le moins de souffrance possible, etc.), être asservis par l’homme pour ses propres besoins.

2) L’approche écologiste, qui s’inquiète en premier lieu des écosystèmes dont les animaux sont un élément essentiel, mais qui ne s’intéresse pas au sort individuel des animaux. Cette approche favorise la préservation des écosystèmes au détriment de la sauvegarde de la vie animale. Ainsi, si la surpopulation d’une espèce menace l’équilibre d’un écosystème, alors les défenseurs de l’approche écologiste seront favorables à la régulation de cette espèce.

Ces deux premières approches s’opposent à la cruauté inutile envers les animaux, mais la hiérarchie morale de l’homme face à l’animal n’est pas remise en question ; ce qui les différencie est uniquement le seuil au-delà duquel l’exploitation animale devient acceptable.

3) Les partisans de la théorie du droit des animaux (TDA), en revanche, s’opposent aux approches précédentes dans la mesure où ils estiment qu’il existe pour les animaux, comme pour les êtres humains, une liste de droits inviolables. Selon eux, il faut mettre fin à toute forme d’asservissement des animaux par les hommes, la catégorie d’animaux domestiques ne devrait plus exister et il faudrait abolir la dépendance des animaux envers nos sociétés humaines.

Sue Donaldson et Will Kymlicka se réclament de ce troisième courant mais en ont une conception extensive. Alors que les défenseurs de la TDA se concentrent sur les droits naturels négatifs des animaux (ne pas être tués, ne pas être torturés, etc.), les auteurs ajoutent le devoir relationnel positif que les êtres humains ont envers les animaux. En effet, expliquent-ils, il est impossible de revenir sur les siècles de domestication de l’animal par l’homme et il est inconcevable de penser que l’on puisse abolir la dépendance de certains animaux à l’homme (les vaches, les chiens, par exemple). Par ailleurs, la destruction de cette relation homme-animal n’est pas forcément souhaitable et les relations que l’homme et l’animal ont nouées au fil des siècles peuvent être positives pour les deux parties. Sue Donaldson et Will Kymlicka proposent donc de concevoir les relations homme-animal sur le plan politique, en attribuant aux animaux des droits semblables à ceux que possèdent actuellement différentes communautés humaines. Ils proposent ainsi trois catégories de statut pour les animaux : les communautés autonomes souveraines pour les animaux sauvages, un droit semblable au droit des migrants pour les animaux non domestiques qui se sont adaptés aux espaces habités par les humains (espèces qu’ils qualifient de « liminaires »), et un droit semblable aux droits des citoyens pour les animaux vivant en relation étroite avec les humains.

Conscients que la théorie de la citoyenneté appliquée aux animaux peut surprendre de prime abord, les auteurs passent en revue les différents arguments qui pourraient s’y opposer comme, par exemple, le fait que les animaux ne disposent pas de libre arbitre. De la même façon qu’il existe un droit à la citoyenneté pour les enfants ou les personnes handicapées, les animaux sont des êtres vulnérables dont certains droits inviolables doivent être protégés. Les auteurs sont également bien conscients que cette nouvelle théorie du droit des animaux n’est pas compatible avec toutes les cultures et notamment celles pour lesquelles la chasse demeure un moyen de subsistance. Nos sociétés occidentales, en revanche, ont toutes les cartes en main pour appliquer un tel droit. Selon les auteurs, appliquer le principe de la citoyenneté aux animaux, c’est uniquement partir du principe que les animaux et les humains sont liés par différentes relations d’interactions et d’interdépendance. Et pour mettre en place ce nouveau droit, il est indispensable de tenir compte du sens que revêtent des concepts comme la souveraineté, le territoire, la colonisation, la migration et l’appartenance sociale, qui s’appliquent aussi bien aux animaux qu’aux humains.

L’ouvrage de Sue Donaldson et Will Kymlicka a fait couler beaucoup d’encre lors de sa sortie (en 2011 outre-Atlantique et 2016 en France). Il ouvre de nouvelles perspectives vers ce que pourraient être des sociétés démocratiques multi-espèces. Et même s’il est encore difficile d’imaginer concrètement à quoi pourrait ressembler une « zoopolis », une cité dans laquelle les animaux seraient nos concitoyens, l’ouvrage permet au lecteur de prendre conscience des incohérences et des limites des approches actuelles. Très détaillé et pédagogique, il a le mérite d’offrir une vision apaisée et bien argumentée de ce que pourrait être un droit des animaux, sans chercher la polémique sur un sujet qui fait largement débat actuellement.

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