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World Energy Outlook 2018

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World Energy Outlook 2018
AIE (Agence internationale de l’énergie) , « World Energy Outlook 2018 », AIE / OCDE, 2018.

Le traditionnel rapport annuel sur l’énergie de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ne déroge pas à la règle : il brosse un tableau complet de la situation énergétique mondiale et de ses évolutions possibles à l’horizon 2040, à l’aide de scénarios. Et il donne, cette année, un coup de projecteur sur l’avenir de l’électricité, un secteur en pleine mutation souligne le directeur de l’Agence Fatih Birol, mais qui n’est pas exempt de risques.

La première partie du rapport (six chapitres sur les onze) est consacrée à l’évolution de la demande mondiale et régionale d’énergie, et à sa production par filières. Deux scénarios sont essentiellement pris en compte par l’AIE (avec un taux de croissance annuel de 3,4 % de l’économie mondiale) : un scénario « Nouvelles politiques » qui tient compte des décisions de politique énergétique récentes des gouvernements, un deuxième plus volontariste, « Développement durable », intégrant les objectifs de la lutte contre le réchauffement climatique. Un scénario « Business as Usual » est gardé en référence, comme repoussoir, l’inertie des politiques de l’énergie conduisant à un réchauffement de la planète très supérieur à 3 °C à l’horizon 2100 (par rapport à l’ère préindustrielle). Si la croissance de la demande d’énergie primaire (14 Gtep [gigatonnes équivalent pétrole] en 2017) à l’horizon 2040, est plus marquée dans le premier scénario (25 % entre 2017 et 2040) que dans le deuxième où elle régresse légèrement, dans les deux cas son centre de gravité se déplace vers les pays en développement, en particulier vers l’Asie (Chine et Inde).

Examinant la structure de la demande et de la production envisagées par ces scénarios, on constate que la part des énergies fossiles (81 % en 2017) baisse nettement dans le deuxième scénario (elle passe à 60 % avec un effondrement de la part du charbon), mais se maintient à 74 % (avec une forte progression du gaz) dans le premier scénario. Celle des énergies renouvelables (10 % en 2017) croît fortement dans les deux scénarios (31 % dans le scénario « Développement durable »). On note aussi que l’AIE prévoit une poursuite de la croissance de la demande de pétrole dans son scénario « Nouvelles politiques », avec une forte croissance de la production de pétrole de schiste aux États-Unis (la moitié de la production), au moins jusqu’en 2025 (ainsi que celle de gaz de schiste), l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) prenant ensuite le relais. Le bilan CO2 (le principal gaz à effet de serre) des deux scénarios est très contrasté, les émissions s’accroissent de 10 % dans le premier, les objectifs de l’accord de Paris sont alors hors d’atteinte, tandis qu’elles chutent de près de moitié dans le second, ce qui permettrait de le respecter mais sans doute pas de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C.  

L’objectif de « décarbonisation » de l’énergie, la clef de la transition énergétique, n’est atteignable, d’une part que si l’efficacité énergétique progresse (une diminution annuelle d’au moins 2 % de l’énergie pour produire une unité de produit intérieur brut), et d’autre part que si la production électrique croît fortement, mais à condition qu’elle soit très fortement décarbonée. L’avenir de l’énergie serait-il donc électrique ? C’est la question à laquelle l’AIE tente de répondre dans la deuxième partie de son rapport.

La consommation finale d’électricité (19 % du mix énergétique final en 2017 et 15 % en 2000) croît à un rythme annuel de 2,1 % dans le premier scénario de l’AIE, mais à un rythme plus faible dans le deuxième car il suppose une meilleure efficacité énergétique. L’AIE envisage une variante électrique de ses scénarios, « Le futur est électrique », qui table sur un taux plus élevé d’électrification de la planète (31 % de la consommation finale d’énergie). Cette progression s’expliquerait, notamment, par une forte croissance de la mobilité électrique : la flotte de voitures électriques pourrait atteindre 950 millions d’unités en 2040 dans ce scénario, avec une très forte croissance en Chine, et 350 millions dans le scénario « Nouvelles politiques ». Dans ces deux scénarios, la part des énergies renouvelables (y compris l’hydraulique) passerait de 25 % en 2017 à 41 % en 2040 dans ce dernier scénario, celle de la filière nucléaire se maintenant à 10 % sur toute la période mais avec une croissance importante en Chine et en Inde ; la part de l’éolien (12 %) dépassant celle de la filière solaire photovoltaïque (9 %). La part des énergies renouvelables (66 %) dans le mix électrique serait nettement supérieure dans le scénario « Développement durable », ainsi d’ailleurs que celle du nucléaire (13 %).

Cette électrification du monde ne sera sans doute pas un long fleuve tranquille. Il n’est pas certain, en effet, qu’il permette de respecter l’Agenda 2030 de l’Organisation des Nations unies (ONU) dont l’un des objectifs est d’assurer l’accès à une énergie moderne, en particulier à l’électricité, à tous les habitants de la planète en 2030. En effet, 650 millions de ses habitants (essentiellement en Afrique) ne disposeraient toujours pas de l’électricité dans le scénario « Nouvelles politiques », alors qu’en revanche, l’objectif de l’ONU serait atteint dans le scénario « Développement durable » de l’AIE. La pollution de l’air par la combustion des énergies fossiles serait fortement réduite. Mais une montée en puissance des énergies renouvelables intermittentes (l’éolien et le solaire) n’est pas sans risques, car le système électrique doit être opérationnel 24 heures sur 24, notamment aux heures de pointe. Il faut assurer sa sécurité et il doit donc être flexible pour s’adapter à l’intermittence : en prévoyant une puissance de réserve pour assurer le passage des pointes de consommation (en cas d’indisponibilité des parcs éoliens par exemple) et des moyens de stockage, assurés aujourd’hui à 98 % avec des barrages qu’il faudra compléter par des batteries performantes.

Cette contrainte conduit l’AIE à ajuster les coûts de production de l’électricité pour tenir compte d’investissements supplémentaires, pour le stockage notamment, des pertes éventuelles de revenu des producteurs. Tout compte fait, il apparaît que les coûts ajustés des mégawattheures (MWh) produits par les différentes filières (variables d’une région à l’autre) seraient, de façon surprenante, très proches en 2040. Ainsi pour l’Union européenne, en tenant compte d’une taxe carbone, ils seraient de 95 dollars US/MWh pour les centrales à gaz à cycles combinés, de 105 dollars US/MWh pour les renouvelables, de 110 dollars US/MWh pour le nucléaire et de 120 dollars US/MWh pour le charbon. Les projections de l’AIE contredisent les estimations faites en Europe, qui donnent fréquemment un net avantage aux énergies renouvelables. Il reste une dernière inconnue de taille : le prix du pétrole. L’AIE estime qu’il va remonter jusqu’en 2025 (dans une fourchette de 70 à 100 dollars US le baril), du fait de la faiblesse des investissements, et même continuer à progresser dans le scénario « Nouvelles politiques » ; ce prix dépendra de l’arbitrage entre le pétrole de l’OPEP et celui des schistes américains.

Ce nouveau rapport de l’AIE apporte, comme ses prédécesseurs, une mine de données et de commentaires sur les perspectives, qui donnent un tableau complet de l’énergie mondiale, le lecteur étant parfois perdu dans les statistiques. Il lira avec intérêt les développements consacrés à la percée probable de l’électricité avec ses risques. On peut être étonné, toutefois, que l’AIE n’envisage qu’à la marge (à propos de la voiture électrique) les contraintes que risque d’imposer la disponibilité de métaux critiques à l’électrification de la planète.

Site web
https://www.iea.org/weo2018/

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