Rapport

Économie, emploi - Entreprises, travail - Recherche, sciences, techniques

World Employment and Social Outlook 2021: The Role of Digital Labour Platforms in Transforming the World of Work

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World Employment and Social Outlook 2021: The Role of Digital Labour Platforms in Transforming the World of Work
OIT (Organisation internationale du travail) , « World Employment and Social Outlook 2021: The Role of Digital Labour Platforms in Transforming the World of Work », OIT, 2021.

L’actualité des plates-formes d’emploi est plus chargée que jamais en ce début d’année 2021. Elle est marquée par une salve de décisions judiciaires importantes au Royaume-Uni (requalification par la Cour suprême des chauffeurs Uber en « workers », une catégorie intermédiaire entre salariés et travailleurs indépendants), en Italie (requalification en février 2021 par le parquet de Milan des travailleurs de Just Eat, Glovo, Deliveroo et Uber Eats, et imposition d’une amende de 700 millions d’euros pour violation des règles de santé et sécurité au travail) ou aux Pays-Bas (décision, en mars 2021, du tribunal d’Amsterdam plutôt favorable à Uber sur l’application du RGPD (Règlement général sur la protection des données), la désactivation des comptes de chauffeurs et l’accès aux données internes de la plate-forme par les chauffeurs). Elle est aussi marquée par l’instauration d’une présomption de salariat pour les livreurs à vélo en Espagne (mars 2021) ou par la médiocre introduction en Bourse, fin mars 2021, de Deliveroo, notamment à cause des mauvaises conditions de travail de ses livreurs à vélo.

On relève aussi la publication de plusieurs recommandations et rapports novateurs. C’est le cas, en France, des propositions formulées sur la représentation et le dialogue social par la task force sur le modèle social des plates-formes numériques (Bruno Mettling, Mathias Dufour), qui déclinent le contenu du rapport Frouin ; au plan européen, du projet de règlement sur l’intelligence artificielle, qui n’est pas malheureusement pas encore entièrement satisfaisant pour protéger les travailleurs de plate-forme ; et au plan international, du dernier rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les perspectives de l’emploi et du social dans le monde, qui est consacré au « rôle des plates-formes numériques d’emploi dans la transformation du monde du travail ».

L’OIT nous a habitués à des publications nombreuses et de référence sur le travail de plate-forme et les plates-formes d’emploi au cours des dernières années, notamment sur les microtravailleurs, l’application des normes du travail aux travailleurs de plates-formes ou plus généralement sur les conditions d’un travail décent à l’ère du numérique. Mais cette somme de près de 300 pages est à signaler au lecteur pour de nombreuses analyses inédites, notamment sur les plates-formes des pays émergents, sur les conditions contractuelles ou sur le profil des travailleurs de plates-formes. Tout cela grâce à de vastes enquêtes quantitatives et qualitatives.

L’OIT montre bien la pénétration dans les différents secteurs de l’économie (commerce de détail, industrie, agriculture, finance…) et la façon dont elles y changent l’organisation du travail. Le rapport fournit aussi une nouvelle batterie de chiffres sur le nombre de plates-formes d’emploi et de travailleurs de plate-forme, en concluant que l’offre d’emplois excède pour l’instant la demande. Le rapport éclaire également de façon nouvelle la nature des activités concernées par les emplois de plate-forme, et notamment tout ce qui concerne celles liées à la programmation et aux technologies de l’information, un champ qui était peu décrit jusqu’à présent. Un autre aspect novateur du rapport concerne son éclairage sur l’importance pour les travailleurs de plate-forme de disposer de droits sur leurs données personnelles, ainsi que l’étude des problèmes posés par l’opacité des algorithmes utilisés par Uber et les autres plates-formes. Le rapport fournit aussi des données dont on ne disposait pas jusqu’à présent sur le chiffre d’affaires consolidé des plates-formes (30 milliards de dollars US en 2019 seulement) — il est faible par rapport à celui des réseaux sociaux notamment — et sur leur financement très particulier par des fonds de capital-risque : c’est ce qui a permis l’expansion mondiale très rapide de plates-formes dont le siège est situé dans quelques pays seulement (essentiellement États-Unis et Chine...) ; et cela pourrait, c’est un point important selon l’OIT, accroître le fossé numérique entre pays développés et pays émergents, et creuser les inégalités économiques internationales.

Les auteurs analysent au fond le modèle économique des différentes plates-formes en en faisant ressortir les points communs : le recours au management par les algorithmes, le caractère « sans masse » d’entreprises qui externalisent l’essentiel de leurs moyens de production, et l’existence d’un marché du travail dual très segmenté entre les salariés du siège et la foule des travailleurs indépendants auxquels les plates-formes ont recours. Une étude comparée et fouillée des clauses contractuelles de nombreuses plates-formes permet à l’OIT de démontrer comment celles-ci exercent, en réalité, un contrôle considérable sur les travailleurs, et de relativiser donc le discours de la flexibilité mis en avant par Uber et consorts.

Le point de vue des entreprises utilisatrices est également abordé de façon originale, sur la base d’une vaste enquête de terrain. L’OIT fait ressortir les nombreuses opportunités que les plates-formes d’emploi représentent pour ces entreprises (simplification et accélération du recrutement, accès à un vaste pool mondialisé de travailleurs, croissance du marché), qu’il s’agisse d’entreprises traditionnelles ou de start-ups, mais aussi les défis considérables qu’elles leur posent (concurrence déloyale, absence de transparence, absence de recours…).

Grâce à une enquête inédite auprès de 12 000 travailleurs de plate-forme dans le monde entier, le rapport présente alors une photographie très complète et passionnante de leurs caractéristiques (ils sont globalement jeunes et qualifiés), de leurs motivations (du revenu en plus), de leur satisfaction au travail, qui est dominante, de leurs revenus (sans surprise inégaux entre pays développés et pays émergents), du temps de travail (très variable), de la santé au travail… L’opacité du management algorithmique, le stress au travail, les rémunérations parfois (très) insuffisantes, les discriminations et le harcèlement ainsi que, dans certains pays, le non-accès à la protection sociale sont parmi les préoccupations les plus importantes et les plus urgentes qu’il convient désormais de régler selon l’OIT.

Le rapport de l’OIT se conclut par une analyse passionnante des normes internationales du travail et de leur applicabilité, pour beaucoup, aux travailleurs de plate-forme et par quelques recommandations qui ne sont pas la partie la plus intéressante du document.

Site web
https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---dgreports/---dcomm/---publ/documents/publication/wcms_771749.pdf