Livre

Ressources naturelles, énergie, environnement - Société, modes de vie

Waste. Global gâchis

Par

STUART Tristram , « Waste. Global gâchis », Rue de l'échiquier, 2013.

Tristram Stuart est « tombé » dans l’écologie quand il était petit, comme il l’explique au début cet ouvrage, qui dénonce, chiffres et témoignages à l’appui, le fléau du gaspillage alimentaire.

Comme le révèle son enquête, menée aussi bien en Grande-Bretagne et aux États-Unis que dans des pays pauvres, tous les acteurs de la chaîne agroalimentaire génèrent du gaspillage, du producteur au consommateur, en passant par le distributeur, la petite épicerie, l’artisan boulanger et le restaurant de quartier. Dans les supérettes, le taux de marchandises jetées au lieu d’être consommées atteindrait 26 % aux États-Unis, car ces commerces ont une clientèle très aléatoire qui complique la gestion des stocks. Adepte du freeganisme, consistant à récupérer la nourriture jetée dans les poubelles par les commerces, l’auteur détaille la liste impressionnante de mets raffinés jetés par kilos entiers qu’il a ainsi récupérés dans des poubelles de commerces.

Selon les estimations officielles, 1,6 million de tonnes de nourriture seraient jetées chaque année en Grande-Bretagne. Et selon une étude menée dans 16 pas européens, l’industrie agroalimentaire jetterait 195 millions de tonnes de déchets alimentaire par an, soit l’équivalent d’un tiers de la production finale.

Mais ces volumes sont difficiles à estimer précisément, car les acteurs concernés sont très dispersés et ne font pas remonter l’information (par méconnaissance ou volontairement), et parce que la nature même des déchets pris en compte varie (épluchures, liquides, emballages, etc.). Selon Tristram Stuart, les distributeurs rechignent à communiquer sur le gaspillage par crainte que ces informations « stratégiques » ne soient utilisées par leurs concurrents. Par ailleurs, ces derniers ont tendance à négliger le gaspillage, qui est selon eux une conséquence inévitable de leur politique consistant à proposer en permanence un grand choix de marchandises. Les rayons doivent être toujours pleins et donner une impression d’abondance au consommateur, les produits doivent être de la première fraicheur, et de préférence encore plus frais que chez les concurrents.

Il explique aussi que commander plus de marchandises que ce qui peut être vendu est souvent rentable, en augmentant les prix et en s’assurant ainsi qu’aucune vente ne sera ratée. Des aliments peuvent aussi être jetés parce que leur emballage est abîmé ou parce qu’au sein du lot, un seul produit est détérioré.

Les producteurs génèrent aussi du gaspillage, ce qui s’explique en grande partie par le fait qu’ils doivent se plier aux contraintes de la distribution, et de certaines législations européennes. Tristram Stuart explique ainsi comment un producteur de carottes a du investir dans une machine payée 400 000 livres qui trie les carottes et ne conservent que celles qui sont parfaitement droites, oranges et d’une taille suffisante. Selon ces critères, entre 25% et 30% de la récolte est considérée comme impropre à la commercialisation. Car, alors que les distributeurs ont de multiples fournisseurs, les producteurs, eux, sont souvent dépendants d’un ou deux gros clients qui leur imposent leurs critères de qualité et peuvent réduire les commandes au dernier moment. De plus, les producteurs, afin de respecter leurs contrats avec les distributeurs, ont pris l’habitude de produire en plus grandes quantités pour satisfaire les commandes et compenser les pertes générées par les produits refusés.

Les consommateurs britanniques jettent quant à eux quatre millions de tonnes de nourriture par an, soit 112 kilos par habitant, contre 15 kilos pour les Allemands. Ces aliments pourraient permettre de sortir 30 millions de personnes de la malnutrition. De plus, ces aliments jamais consommés sont responsables de 10% des émissions de gaz à effet de serre de la Grande-Bretagne.

Depuis quelques années, les distributeurs ont accentué leurs efforts pour réduire le gaspillage et valoriser les aliments jetés, en les donnant à des associations ou en les valorisant (recyclage des emballages, transformation en méthane...)

Le gaspillage concerne aussi les poissons : la Commission européenne estime qu’entre 40% et 60% des poissons pêchés sont rejetés à la mer, parce qu’ils sont trop petits, ne correspondent pas aux espèces recherchés ou parce que les pêcheurs ne veulent pas dépasser leurs quotas. Le gaspillage est aussi un phénomène massif dans les pays pauvres et en développement, ou les équipements et les infrastructures ne permettent pas de conserver les récoltes et les aliments dans de bonnes conditions. Ainsi, au Viêt-nam, entre 10% et 25% du riz récolté est perdu à cause des mauvaises conditions de stockage.

Actuellement, les Européens disposent, à travers les commerces et les restaurants, d’aliments représentant près de 200% de leurs besoins énergétiques quotidiens. Si l’offre alimentaire des pays riches était ramenée à 130% de leurs besoins, la demande alimentaire mondiale pourrait diminuer de près de 20%.

Tristram Stuart fournit en conclusion quelques conseils pour aider les acteurs de la chaîne alimentaire à réduire le gaspillage à leur niveau. Il a créé l’opération Feeding the 5000, qui vise à organiser de grands repas gratuits pour 5 000 personnes préparés entièrement à partir de nourriture qui était destinée à être jetée.