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Vers une alimentation durable : un enjeu sanitaire, social, territorial et environnemental majeur pour la France

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Vers une alimentation durable : un enjeu sanitaire, social, territorial et environnemental majeur pour la France
CARTRON Françoise et FICHET Jean-Luc , « Vers une alimentation durable : un enjeu sanitaire, social, territorial et environnemental majeur pour la France », Sénat, 2020.

Rendu public à l’issue d’une longue période de confinement des Français, ce Rapport d’information du Sénat entre en résonance avec les préoccupations de la population quant à l’avenir de leur système alimentaire. Ces préoccupations ont en effet pris une tournure inédite avec la crise sanitaire due au coronavirus. Le traumatisme social occasionné par le confinement s’est notamment traduit par une double inquiétude : l’accès à l’alimentation et la qualité de celle-ci. Les attentes en matière de rapprochement des producteurs et des consommateurs, par le truchement de circuits de proximité, étaient déjà bien implantées dans le paysage agricole et alimentaire, et de nombreux projets ont même pu émerger et dessiner un avenir où les distances se réduiraient entre les lieux de production et de consommation. Il suffit, pour ne retenir que cet exemple, d’évoquer en France les projets alimentaires territoriaux (PAT), pour prendre la mesure des ambitions des acteurs publics et des professionnels.

C’est pourquoi on ne peut que recommander la lecture de ce rapport sénatorial qui pose de vraies questions et apporte des pistes de réflexion tout à fait intéressantes. Il se compose de deux parties contenant chacune des informations précieuses. D’abord sur l’état du système alimentaire français : le diagnostic fourni est construit sur des approches autant économiques, sociologiques que culturelles, en particulier pour souligner d’une part les mutations des liens symboliques entre les citoyens et leur alimentation, et d’autre part la persistance des inégalités — les auteurs évoquent l’alimentation comme un marqueur social. Un tel diagnostic conduit les auteurs du rapport à identifier les signes « annonciateurs d’une nouvelle transition alimentaire » (section II de la première partie), tant du côté des citoyens consommateurs — réappropriation de leur alimentation, émergence de nouvelles exigences en matière de qualité sanitaire des produits et d’impacts environnementaux des biens alimentaires consommés — que de celui des producteurs, qui tendent vers la mise en œuvre d’innovations de produits comme de procédés de fabrication, afin de s’ajuster aux nouvelles exigences portées par les individus.

Partant de ces constats, le rapport s’engage ensuite dans une réflexion relative aux leviers à identifier et à mettre en œuvre pour construire une alimentation durable. Cette ambition croise plusieurs objectifs, allant du lien entre santé et alimentation à l’imbrication de l’alimentation dans la problématique écologique, en passant par la réduction du gaspillage alimentaire. Il en découle des propositions pour activer des moyens et réaliser l’ambition affichée.

Une alimentation durable passera d’abord par une prise de conscience que la sobriété alimentaire (moins consommer et moins gaspiller) constitue l’un des supports du projet. Le second axe à mettre en œuvre pour relever le défi d’une alimentation durable a trait à l’impératif de végétaliser la consommation alimentaire (moins de viande, plus de végétaux). Toute une politique devra être déployée pour que la société, les citoyens, acceptent culturellement ce changement de paradigme alimentaire. Les décideurs devront s’appuyer sur une demande déjà là, en gestation, c’est-à-dire s’imprégner des attentes sociétales en matière de qualité, de santé et de respect de l’environnement. D’où l’importance, plusieurs fois rappelée dans le rapport du Sénat, de raccourcir les distances entre les producteurs et les consommateurs, mais aussi, par voie de conséquence, entre les lieux de production et de consommation. Des mesures fiscales sont préconisées pour favoriser l’avènement de cette alimentation durable, comme la taxation des produits ayant une mauvaise qualité nutritionnelle, taxes pouvant par la suite financer des programmes d’éducation alimentaire, ou pour distribuer des « chèques alimentation saine ». S’agit-il de taxes uniformément appliquées à tous les consommateurs, ou bien de taxes différenciées en fonction du pouvoir d’achat de chacun ?

Enfin, les auteurs insistent, à juste titre, pour renforcer un argument déjà ancien, celui du desserrement de la contrainte pesant depuis fort longtemps sur l’approvisionnement en protéines végétales. Il est ainsi rappelé que la France, comme l’Union européenne (UE), est trop dépendante des tourteaux de soja importés du Brésil et des États-Unis, pour garantir l’alimentation du bétail. Il est donc préconisé de développer la production de légumineuses en France, afin de réduire cette dépendance aux importations, et de contribuer ainsi à une alimentation durable. Si ce rapport remet en perspective l’accord commercial signé entre l’UE et les États-Unis (Dillon Round du GATT, General Agreement on Tariffs and Trade, de 1960-1962), qui s’est traduit par une ouverture des frontières aux oléagineux en provenance d’outre-Atlantique, en contrepartie de la formation de la politique agricole commune (PAC), il laisse le lecteur sur sa faim, car aucune proposition ne semble avancée pour rendre caduc cet accord vieux de plus de 60 ans.

Profitons de cette réserve pour indiquer également que le rapport ne se prononce pas sur la politique commerciale de l’UE qui, on le sait, accorde trop facilement des contingents d’importations avec des droits de douane réduits, voire nuls, aux partenaires commerciaux avec lesquels elle entend bâtir un système de libre-échange — CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement), Mercosur… Une alimentation durable passe sans doute aussi par un contrôle des frontières pour des produits importés qui peuvent altérer l’objectif de durabilité de l’alimentation nationale, du fait que leurs conditions de production échappent à une UE importatrice et donc aux consommateurs.

Ce rapport riche, dense, constructif, ouvre des perspectives en totale correspondance avec les attentes des consommateurs, et répond aux inquiétudes et aux préoccupations du moment. Il devrait connaître une réelle et large audience, et ainsi contribuer à lever certaines barrières encore nombreuses et solides, pour qu’un système alimentaire durable puisse éclore dans les années à venir. Car, en lisant entre les lignes, les deux sénateurs semblent indiquer que, si défi il y a, il convient d’y répondre non pas dans l’urgence, mais avec une conviction profonde, en veillant à associer tous les acteurs pour que cette ambition se concrétise dans un avenir raisonnablement proche.

Site web
https://www.senat.fr/rap/r19-476/r19-4761.pdf

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