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Understanding our Political Nature: How to Put Knowledge and Reason at the Heart of Political Decision-making

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Understanding our Political Nature: How to Put Knowledge and Reason at the Heart of Political Decision-making
JRC (Joint Research Centre) , « Understanding our Political Nature: How to Put Knowledge and Reason at the Heart of Political Decision-making », Commission européenne, 2019.

Un nombre croissant de politiques publiques ont une dimension technique importante (dans les domaines de la santé, de l’énergie, etc.) et le processus de décision politique repose sur une expertise fondée sur des données qui, pour beaucoup, sont issues de la recherche. Le rôle de l’expertise est de plus mis en cause par l’opinion et aussi par des décideurs qui se méfient de la science. Dans ce contexte, le JRC (Joint Research Centre), le laboratoire commun de l’Union européenne qui conseille la Commission sur la politique européenne, a jugé utile de consacrer un rapport à la question de l’expertise et du processus de décision politique. Celui-ci présente, en sept chapitres, les conclusions de huit groupes de travail composés d’experts appartenant majoritairement aux sciences sociales et humaines. Ceux-ci devaient répondre à deux questions : quelles sont les motivations du comportement politique ? Quelles sont les stratégies les plus appropriées pour prendre en compte les connaissances dans le processus de décision politique ?

Le JRC part d’un constat : nos capacités d’accéder aux connaissances pertinentes et utiles pour évaluer des faits et des situations sont parasitées par un flot d’informations, souvent difficiles à vérifier, qui nous rend vulnérables à la désinformation. Le déclin des médias traditionnels et la monté en puissance des moyens d’information dans le sillage d’Internet sont en grande partie responsables de cette situation. Qui plus est, les enquêtes d’opinion révèlent que le public surestime l’importance de faits qui correspondent à ses préoccupations ; ainsi dans la plupart des pays européens, l’opinion majore d’un facteur deux la proportion d’immigrés dans la population du pays. De façon générale, on assiste à un déclin de la valeur attribuée à la connaissance des faits.

Le rapport propose, dans son deuxième chapitre, le recours à une « intelligence collective » dans l’interprétation des faits, par des processus collectifs de partage et de commentaire critique des informations, pour pallier les graves inconvénients de cette situation et éviter les biais individuels dans l’interprétation des faits. La pratique des scénarios ou des récits contrefactuels (« que se passerait-il si ? ») est également un mode utile de réflexion collective.

La décision politique ne repose pas seulement sur des raisonnements rationnels car elle est souvent influencée par des émotions : celles des décideurs ou du public, qui peuvent soit favoriser la recherche d’informations pertinentes (c’est le cas de l’anxiété) soit, au contraire, déclencher le rejet de toute information (la colère engendre ainsi le repli sur soi et le rejet de toute information aidant les individus à comprendre une situation). Autrement dit, les émotions peuvent conforter la rationalité ou la subvertir. Les neurosciences peuvent aider à comprendre leur rôle dans le processus de décision politique. La compréhension par les décideurs des préoccupations, des craintes, des souffrances et des espoirs des citoyens est une source d’information précieuse pour les choix politiques. Ceux-ci sont souvent fondés sur les valeurs que privilégient les citoyens et les décideurs (la paix, le respect des droits humains et de la vie humaine, le sens de l’autorité, la justice, etc.), elles peuvent être portées par des groupes s’identifiant à une idéologie, à une philosophie et à des partis politiques. À une époque où la vie politique est polarisée dans de nombreux pays par des idées extrêmes (par exemple le rejet de l’immigration et du multiculturalisme), il est important de comprendre l’évolution des valeurs ; c’est en particulier le rôle des sciences humaines et sociales.

Le rapport du JRC observe aussi que « les faits ne parlent pas d’eux-mêmes », cela est particulièrement vrai d’ailleurs pour ceux que met en évidence la science. D’où la nécessité d’une « narration » crédible des faits, fondée notamment sur des connaissances vérifiées (le réchauffement climatique ou l’efficacité des vaccins, par exemple). Un exposé clair, reposant sur des faits et des exemples précis expliquant les motivations d’une décision politique a une forte capacité de conviction, il est un outil politique mais qui comporte des risques, notamment celui de la démagogie. La source des propos convaincants doit être crédible.

Deux chapitres du rapport, le sixième et le septième, sont consacrés au problème clef de la confiance dont doit bénéficier l’expertise et de sa crédibilité. Plusieurs rapports récents [1] ont mis en évidence l’érosion de la confiance dans les processus d’expertise et ce rapport fait le même constat : les experts, par la force de leur argumentation, imposeraient des choix et mettraient en cause le débat démocratique. Les sondages d’opinion ne mettent pas en évidence une réelle baisse de confiance dans la science, mais le manque de transparence de ses méthodes est souvent pointé. Qui plus est, dans un certain nombre de domaines, une fraction de l’opinion estime que la science n’est pas indépendante de valeurs ou exempte de biais culturels qui influenceraient le choix des données que recueillent les chercheurs (cette critique s’adressant en particulier aux sciences sociales et humaines). Le principe même d’une prise de décision sur la base d’« évidences » (des faits et des données vérifiées et vérifiables) est attaqué par une fraction de l’opinion et des décideurs politiques (d’où le débat sur la « vérité » et la « post-vérité » aux États-Unis).

Le rapport du JRC plaide pour que la prise en compte des connaissances scientifiques par les expertises soit plus ouverte (elle suppose un consensus initial sur les questions mises en débat et une plus grande interdisciplinarité), tout en demeurant le pilier central de la prise de décision, ce qui suppose un dialogue accru entre scientifiques et politiques. Il propose également une élaboration conjointe des programmes de recherche sur des questions de société par les scientifiques et les politiques, et une implication des citoyens dans des expertises (des conférences de citoyens). Le rapport conclut par la proposition d’un programme pour des recherches futures : établir un cadre d’analyse des valeurs ; déterminer l’incidence de la technologie sur la décision politique (essentiellement, il est vrai, les technologies de la communication) ; développer une stratégie de communication sur le rôle des connaissances dans la prise de décision.

L’intérêt de ce rapport est de mettre en lumière les défis auxquels doit répondre la prise de décision politique dans un univers où la technique et la science jouent un rôle croissant mais peuvent être une source de tensions. Il reste à savoir si les remèdes proposés suffiront à y faire face.



[1]Cf. Agacinski Daniel, « Vers une expertise démocratiquement soutenable ? », Futuribles, n° 432, septembre-octobre 2019, p. 5-14.

Site web
http://publications.jrc.ec.europa.eu/repository/bitstream/JRC117161/understanding-our-political-nature.pdf

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