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Population - Société, modes de vie

Un Monde de bidonvilles. Migrations et urbanisme informel

Par

Un Monde de bidonvilles. Migrations et urbanisme informel
DAMON Julien , « Un Monde de bidonvilles. Migrations et urbanisme informel », Seuil, 2017.

Avec Un Monde de bidonvilles, Julien Damon se livre à un exercice de déconstruction salutaire. Son intention, comme l’ambiguïté du titre le suggère, est double. Il cherche à caractériser la réalité sociospatiale désignée par la notion de bidonville, en sorte de dévoiler le monde qu’ils instituent. Mais il tente aussi de donner de la visibilité à cette réalité largement masquée, tout en se demandant, non sans malice, dans quelle mesure elle contribue à la durabilité urbaine, faisant des bidonvilles un horizon à part entière du monde.

Commençons par la terminologie. Il n’existe pas de définition consensuelle du terme « bidonville ». Pays et institutions ne partagent pas la même doctrine ni les mêmes intentions. « Bidonville » peut ainsi, selon les cas, être synonyme de taudis, d’habitat informel, précaire, spontané, non planifié. On s’entend pour considérer que les bidonvilles sont des édifications qui ne bénéficient pas de protection physique et juridique, qui sont érigées en dehors du droit à la construction et de l’urbanisme. Il est également difficile de les caractériser socialement puisque à côté des bidonvilles qui concentrent la pauvreté, d’autres se sont « gentrifiés », accueillent les classes moyennes, voire développent des activités touristiques. La perspective morphologique n’est pas plus concluante : le bidonville va de la simple cabane, assemblage fragile de matériaux de récupération, jusqu’à des bâtiments très élaborés à étages. Leur localisation n’est pas plus discriminante puisque l’on en trouve aussi bien dans les centres-ville, dans les banlieues ou dans les espaces plus éloignés des pôles urbains. Sans compter les bidonvilles qui à eux seuls forment de véritables villes.

La définition produite par l’Organisation des Nations unies (ONU) en 2012, ouverte, semble la plus à même d’emporter l’adhésion. Un bidonville y correspond à un groupe d’individus vivant sous un même toit, dans une aire urbaine, à qui il manque une des cinq aménités suivantes : un logement durable, une surface de vie suffisante, un accès à l’eau potable, un accès aux services sanitaires, une sécurité et une stabilité d’occupation. Mais au-delà de la définition, c’est le phénomène sociospatial lui-même qu’il faut interroger tant son ignorance, plus ou moins volontaire, est proportionnelle à sa massivité, et sa prise en charge adéquate urgente.

Les bidonvilles ne sont pas un épiphénomène, une sorte de déviance malheureuse et occasionnelle de l’urbanisation. Cette posture semble prévaloir en France : le pays a fait de l’éradication le mot d’ordre de sa politique en la matière, et ce dès son origine, que l’on peut associer à la loi de Melun du 13 avril 1850 visant la résorption de l’habitat insalubre. Malheureusement, en dépit du discours officiel, les bidonvilles n’ont jamais disparu. On compte selon la DIHAL (Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement) entre 400 et 600 bidonvilles sur le territoire national, abritant environ 20 000 habitants. Ces sites se caractérisent par leur petite taille et leur dispersion dans plusieurs régions : Hauts-de-France, Pays de la Loire, (Auvergne-)Rhône-Alpes, Languedoc-Roussillon (Occitanie) et Île-de-France, dont la Seine-Saint-Denis regroupe à elle seule plus de la moitié des personnes recensées. Ils pâtissent d’un recensement peu fiable et sans doute d’un manque de volonté d’appréhender le phénomène dans toute son ampleur.

Ainsi les chiffres ne tiennent pas compte des campements de migrants dont la recrudescence tragique fait la une de l’actualité, et se cantonnent à la France métropolitaine : avec Mayotte, la Guyane ou la Polynésie, le compte serait autrement sidérant. Dans ces territoires, la situation se rapproche de ce que l’on peut trouver dans le reste du monde, en particulier dans les pays en voie de développement. Selon l’ONU, sur 53 % des urbains, 41 % vivent dans des villes, 12 % dans l’informel. Soit un peu moins d’un milliard de personnes ! Une réalité disparate selon les continents et les pays : alors que les bidonvilles représentent 25 % des urbains en Chine et en Inde, le pourcentage dépasse les 60 % dans les pays sous-développés et jusqu’à plus de 90 % en République centrafricaine et au Soudan. Si l’on devait tirer un enseignement général de ce processus de « bidonvillisation », on pourrait souligner que celle-ci croît avec le rythme de l’urbanisation — l’exode rural grossit les bidonvilles en même temps que l’urbain formel — mais que le taux de bidonvilles diminue avec le niveau d’urbanisation — les moyens déployés permettent alors de contenir les bidonvilles, de les « améliorer », voire de les résorber jusqu’à parfois, officiellement du moins, les éradiquer.

On le voit, la massivité du phénomène rend ce dernier objectif peu crédible. La promesse d’un avenir démographique à près de 10 milliards d’habitants en 2050, dont 70 % d’urbains, ajoutée au risque démultiplié de migrations climatiques et politiques laisse moins présager la diminution du volume des bidonvilles que son augmentation. Elle invite à changer de regard sur cette réalité et à privilégier des approches pragmatiques comme la Banque mondiale et de nombreux acteurs le préconisent déjà : en reconnaissant la légitimité de la présence des habitants, en leur apportant les services nécessaires, en tentant de rendre plus habitables et sûrs ces espaces, en les améliorant justement, on emprunte une voie peut-être moins ambitieuse, mais assurément plus réaliste. Encore faut-il accepter de considérer les bidonvilles et leurs habitants autrement.

De ce point de vue, le croisement fait par Julien Damon entre bidonvilles et durabilité est autant dérangeant qu’instructif. Les bidonvilles sont denses, mixtes fonctionnellement, recyclables, modulaires, dynamiques économiquement, innovants et frugaux, exemplaires en matière de participation des habitants, avec une faible empreinte carbone, largement piétonniers et connectés au numérique par le biais des téléphones portables. Ils sont certes plus rarement verts, sûrs, confortables, riches ou sains. Néanmoins, une telle interprétation a le mérite de mettre à distance les clichés, les lectures simplistes et univoques, les politiques dogmatiques et insuffisamment efficientes. Elle montre, à côté de leurs carences, les intérêts et opportunités générés par les bidonvilles : souvent antichambres des villes et de leur développement, constituant des marchés locaux, des lieux de production riches de main-d’œuvre, des sas sociaux.

Ce rôle de sas est contesté, ses contradicteurs y voyant plutôt des nasses. Au-delà de ces controverses, on ne peut pas douter que les bidonvilles sont des figures incontournables de notre horizon urbain, et que leur considération et leur traitement adaptés ne relèvent pas d’une option, mais bien d’une nécessité. De ce point de vue aussi, l’ouvrage de Julien Damon est à propos et convaincant.